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Cadeau de Noël

Aujourd’hui, dans mon établissement, j’animais le premier module du dispositif « Réapprendre à lire ». Il s’agit de seize heures avec dix élèves de sixième pour leur permettre de surmonter des difficultés de décodage qui les empêchent de comprendre avec suffisamment d’aisance les écrits à partir desquels ils doivent étudier. Ces élèves ont été dépistés par des tests qui nous ont montré qu’ils lisaient trop peu de mots « courants » en un temps donné, ou avec trop de difficultés.

Pour ce premier module, de présentation, d’organisation et de travail sur le code, j’essaie de faire comprendre aux élèves qu’ils savent lire, mais de façon un peu partielle, et que des étapes ont été manquées dans leur parcours ; nous allons donc y remédier. Je fais attention car je ne veux surtout pas entamer leur estime de soi, mais au contraire la développer ! Un élève me répond « Bah oui chais pas lire, chais dire les mots ! C’est pas ça lire : lire un livre, j’peux pas, c’est même pas agréable alors que je voudrais bien, moi, ça fait genre et tout, t’as l’air intelligent et pis tu lis des trucs qu’existent pas« . Ça partait plutôt bien donc.

J’explique ensuite aux élèves que nous avons calé les seize heures sur trois semaines, de sorte que le module soit dense et plus efficace, et qu’à Noël nous ayons fini. Un élève s’exclame alors, tout spontanément « Ouah madame, trop bien : notre cadeau  de Noël, c’est qu’on saura lire !« .

🙂

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Mots et maux en mathématiques

Cédric Villani était l’invité de sur France Culture, le 15 novembre dernier, dans l’Invité des matins. C’est sur cet excellent blog que j’ai pêché l’info.

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Le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, a confié une mission au député de la République en marche et mathématicien Cédric Villani et à l’inspecteur général de l’éducation nationale Charles Torossian pour améliorer l’enseignement des maths à l’école, en particulier en réfléchissant à la façon de développer l’appétit des maths.

Monsieur Villani revient particulier sur le langage est la communication. Il évoque aussi la notion de fraction, comme un des premiers enjeux d’apprentissages, de compréhension pour la suite, et qui prépare l’art de la démonstration. Il met aussi en avant l’enseignant, et particulièrement l’enseignant de primaire : former, valoriser, permettre le travail en équipe… Son discours est assez rassurant : cette facette de Villani l’hyperactif est bien en phase avec la réalité du métier, ce qui ne doit pas être si simple pour un chercheur qui ne passe pas sa vie dans les classes. Au final, rien de neuf dans cette partie de son discours, mais il est de bon augure qu’il transmette ce message à monsieur Blanquer. Et Cédric Villani est très très diplomate et respectueux.

La réussite en mathématiques en France dépend du niveau de langue, et il faut donc s’appliquer à remédier à ces difficultés. C’est en effet une problématique assez terrible : pour des enfants en difficulté face à la maîtrise de la langue, le langage mathématique, univoque, dépourvu volontairement et nécessairement d’ambiguïtés, fonctionne et s’acquiert forcément différemment qu’ailleurs.C’est bien pour cela que nous sommes tous concernés par les remédiations liées à la parole de l’élève, écrite, orale, corporelle. Ce n’est pas du ressort unique des enseignants de lettres. Par exemple, le dispositif réapprendre à lire dans notre académie s’adresse absolument à tous les champs disciplinaires. Or on y trouve tout de même plus d’enseignants de champs non scientifiques. C’est dommage, d’autant que cela permettrait de développer les cultures d’établissement.

« L’enseignement doit être vécu dans un plaisir, ce qui ne relève pas forcément de la facilité. » C’est vrai bien sûr, mais certains enseignants sont dans l’impossibilité de vivre ce plaisir, débordés, perdus ou placés dans de trop mauvaises conditions. Et c’est un cercle vicieux, car l’enseignant malheureux se crispe, et les élèves le ressentent et réagissent en conséquence, de façon instinctive et amplifiée par l’effet groupe. Comment redonne-t-on le plaisir d’enseigner à nos jeunes ou moins jeunes collègues tout abîmés ? Je suis toujours impressionnée par certaines situations de souffrance extrêmes de jeunes collègues (au moins dans la fonction) parmi ceux que j’ai en charge à l’ESPE, comme parmi ceux que je forme sur site. La plupart vont bien, mais trop sont en difficulté. Enseigner peut vraiment remettre en cause, profondément. Le problème est donc aussi relatif au recrutement.

En fin d’entretien, il est dommage que le journaliste pose des questions intéressantes puis coupe Cédric Villani directement avant d’avoir obtenu sa réponse. Mais il lui laisse tout de même le temps d’expliquer qu’on peut raisonnablement arrêter de fixer sur les tables de multiplication, par exemple. Le calcul mental permet de développer les capacités d’abstraction et de concentration, mais « on n’a pas besoin de savoir ses tables de multiplication pour être un grand mathématicien« .

« Le cours de mathématiques n’est pareil à aucun autre. Il n’est pas là juste pour pour apprendre de la mathématique, il est là pour vous entrainer sur des questions de rigueur et de raisonnement, déductif en particulier. (…) Les mathématiques aident dans n’importent quel sujet. »

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Lire et comprendre

Dans les Cahiers pédagogiques, un article de Liliane Charolles-Sprenger est à lire ces jours-ci, intitulé « Oui, le décodage est essentiel en lecture ! ».

Liliane Charolles-Sprenger est directrice de recherches émérite au CNRS, Laboratoire de Psychologie cognitive. Elle présente des résultats de ses recherches, qui  » confirment le fait qu’il faut mettre l’accent sur les correspondances graphies-sons dans les premiers apprentissages ».

Liliane Charolles-Sprenger évoque quatre axes importants :

  • les scores en lecture dépendent de la régularité des correspondances graphème-phonème dans la langue dans laquelle s’effectue l’apprentissage. par exemple, apprendre à lire l’anglais est bien différent d’apprendre à lire le français, qui présente beaucoup moins d’irrégularités ;
  • l’apprentissage de la lecture passe d’abord le décodage ;
  • « la capacité précoce de décodage permet de prédire le succès de l’apprentissage de la lecture de mots isolés (y compris ceux qui sont irréguliers) qui, lui-même, permet de prédire le niveau de compréhension de l’écrit. La capacité de décoder les mots isolés est donc un puissant mécanisme d’auto-apprentissage » ;
  • la capacité de segmenter les mots oraux en phonèmes est un prédicteur fiable du futur niveau de lecture.

Que faire de cela ? « Privilégier une méthode qui enseigne explicitement et systématiquement » les correspondances graphèmes-phonèmes. Il me semble que c’est déjà ce que font les enseignants : on a dépassé depuis un moment le débat syllabique/globale, et les enseignants consacrent du temps au décodage, tout en s’appuyant sur l’apprentissage de certains mots (par la mémoire visuelle) pour enrichir le lexique et accéder à des textes motivants. Toute la question est de savoir si madame Charolles-Sprenger désapprouve cela, et préconise l’apprentissage exclusif graphèmes-phonèmes.

Liliane Charolles-Sprenger insiste aussi sur la nécessité d’enseigner la compréhension. Selon elle, les enseignants n’y consacrent pas assez de temps. Toute la question st de savoir comment ils doivent faire, car ils ont beaucoup de choses à enseigner… Et ils n’ont en général pas été formés à cela (ni à l’apprentissage de la lecture d’ailleurs).

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Concernant la compréhension, Liliane Charolles-Sprenger écrit que  « parmi les enfants maitrisant le décodage et ayant un bon niveau de compréhension orale, ceux qui ne comprennent pas ce qu’ils lisent sont des cas exceptionnels ». Elle évoque plusieurs études aboutissant à cette conclusion.

La conclusion de l’auteur est qu’ « Il serait bien que les personnes en charge de la formation des enseignants connaissent les travaux de recherche afin de les vulgariser le mieux possible ». Dans notre académie, grâce au pôle Maitrise de la langue/parole de l’élève très efficace et aux personnes qui le portent et l’enrichissent, je crois que c’est le cas.

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C’est parti pour réapprendre à lire v2 !

Et voilà, tout est calé ! Pour la deuxième année, ma collègue prof doc et moi allons animer le dispositif réapprendre à lire dans notre établissement. J’ai donc consacré une partie de mon weekend à finaliser l’organisation : nous commençons par la moitié de nos sixièmes, et nous avons calé les dates. 16 heures à trouver, ce n’était pas tout à fait simple, mais nous avons tout calé d’ici à Noël, ce qui est idéal. Ensuite, il m’a fallu taper les document d’information aux parents, celui pour les collègues, puis celui pour les chefs et la vie scolaire. J’ai réservé les salles, et il me reste encore à demander l’installation du logiciel partout dans les salles infos, réimprimer des documents de remédiation (j’ai donné mon jeu plastifié à des collègues…) et tout sera prêt.

C’est un très gros boulot, mais la partie la pire est passée : l’organisation et la paperasse. Maintenant, il reste le plus agréable : la remédiation elle-même. L’année dernière, alors que nous avions la tête dans le guidon et aucun recul, ça a été du bonheur. Alors cette année, je m’apprête à profiter !!! Nous allons aider des enfants à réapprendre à lire, ça va marcher et ça va tout changer par eux… Nous, nous allons nous sentir utiles, car nous l’aurons effectivement été !

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Rupture profonde ?

Sur son fil Twitter, Louise Tourret a signalé cet article de François Dubet, sur La vie des idées, qui propose un bilan sur les débuts de notre ministre Jean-Michel Blanquer au pilotage de l’Éducation Nationale. L’article est intéressant car il pose bien toutes les questions, les contradictions, ne s’engage pas dans la polémique, mais tente de comprendre ce qui est pour le moins opaque aujourd’hui.

 François Dubet fait d’abord un état des lieux, en soulignant les contradictions apprentis dans les déclarations et les actions de monsieur Blanquer : elles « flattent volontiers la droite et les corporations enseignantes les plus conservatrices : critique de « l’égalitarisme », rencontre amicale avec « Sens commun », apologie du mérite et de l’élitisme républicain, défense du latin, retour des classes bi-langues et des sections européennes au collège, soulèvent l’enthousiasme des éditorialistes les plus conservateurs. La dénonciation des « pédagogues » qui auraient, depuis trente ans, détruit l’école, le retour d’un cours préparatoire à la fois exigeant et traditionnel, les appels au « rétablissement de l’autorité » et du redoublement, la critique du Conseil supérieur des programmes, la défense de la chronologie et du roman national en histoire et en littérature situent la politique de Jean-Michel Blanquer dans une filiation conservatrice toujours convaincue que « c’était mieux avant ». » En même temps, avec les CP à douze élèves en zone prioritaire, avec des dispositifs qui datent de missions de recteur, Jean-Michel Blanquer montre un autre visage: « Il est cependant difficile d’en rester là, car Jean-Michel Blanquer se présente aussi comme un réformateur, et l’on peut imaginer que ceci n’est pas étranger à sa participation au gouvernement d’Édouard Philippe ». Il faut être assez optimiste et positif pour y croire, certes. Car les déclarations heurtent.

L’auteur écrit : « Si l’on en croit les déclarations de Jean-Michel Blanquer, il suffirait d’établir l’égalité des chances aux premiers âges de la scolarité pour que les inégalités scolaires deviennent ensuite acceptables ; l’élitisme républicain du ministre ne s’attaque pas aux hiérarchies scolaires elles-mêmes. Dès lors que quelques élèves d’origine modeste parviennent à se glisser dans les classes de latinistes et dans les grandes écoles, peu importe que se creusent les écarts entre les élites et les plus faibles. »

Dans la suite de l’article, les propositions d’actualité sont exposées. Par exemple, « comme pour les collèges, l’autonomie des lycées sera renforcée et les établissements soumis à des évaluations régulières. Les lycées professionnels, débouchant directement sur l’insertion, pourraient être confiés aux Régions qui ont déjà la charge de la formation professionnelle. Les filières du lycée général pourraient être réduites à deux, littéraire-économique et scientifique, avec un système de choix modulaires pour les élèves induisant une réforme du baccalauréat avec 4 épreuves nationales et un contrôle continu. Il va de soi que cette réforme du baccalauréat transformera profondément le mode d’accès à l’enseignement supérieur puisque l’individualisation des dossiers des lycéens conduira les universités à sélectionner les étudiants en fonction de leurs prérequis.

« Afin de favoriser la stabilité des équipes éducatives, le ministre souhaite multiplier les postes à profil, confiant progressivement le recrutement et l’évaluation des enseignants aux responsables d’établissements. Les enseignants s’engageront pour 5 ans dans les établissements difficiles et recevront une prime substantielle dans ce cas. Même si les corps et les concours seront maintenus avec une « simplification du CAPES », le temps de travail comprendra les diverses responsabilités collectives et il pourra être annualisé. »

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« On pourra toujours discuter des recherches et des leçons de la science dont s’inspire Jean-Michel Blanquer, remarquer qu’il tient pour acquis des résultats qui ne le sont pas toujours (…). Mais l’essentiel est que ces détours par les recherches, les comparaisons ad hoc et les plaidoyers pro domo dessinent un modèle d’école dont il faut prendre la mesure. »

« Si on prend au sérieux les livres de Jean-Michel Blanquer, il ne faut pas voir dans sa philosophie scolaire une série de « mesurettes », mais une rupture profonde. Si ses propositions en venaient à s’appliquer, c’est le cœur de l’institution lui-même qui en serait bouleversé. À la tradition scolaire française d’un pilotage par les normes édictées par le centre auxquelles les acteurs doivent se conformer, Jean-Michel Blanquer propose de substituer un pilotage par les résultats : l’évaluation et l’audit à la place de l’inspection. »

« Pour qui connaît l’histoire, les traditions, les coutumes et l’imaginaire de l’Éducation nationale française, l’affirmation aussi nette de ces principes annonce une révolution. Le recrutement des enseignants par les établissements mettra à mal la conception traditionnelle de l’autonomie professionnelle des enseignants et privera les syndicats d’une de leurs principales ressources, celle de la « cogestion » des carrières. Le transfert de l’inspection vers un système d’audit et de renforcement du pouvoir des chefs d’établissement sera, lui aussi, perçu comme une révolution : au pouvoir lointain du Ministère et de l’inspecteur se substituera un pouvoir proche. Enfin, le système modulaire du lycée et la réforme du baccalauréat bousculeront la hiérarchie des disciplines, entre celles qui resteront nationales et celles qui tomberont dans le contrôle continu. »

« Le monde scolaire est-il prêt à subir ces chocs ? Ne sachant pas ce que fera le ministre, il est encore trop tôt pour le dire. En tout cas, l’annonce est radicale. »

« S’il est mis en œuvre, le projet de Jean-Michel Blanquer exigera de reconstruire le débat scolaire autour d’une contre-expertise, afin d’empêcher que la politique menée ne s’appuie que sur des comparaisons et sur une science ad hoc comme en témoignent, par exemple, les étranges déclarations ministérielles favorables au redoublement, qui ne sont étayées ni par la science, ni par les comparaisons internationales. C’est donc au nom d’une expertise au moins aussi robuste que celle du ministère que l’on doit interroger le modèle de l’école efficace. »

Et la conclusion :

« Comment faire pour que l’école efficace soit aussi une école juste ? Si l’efficacité des apprentissages est une des fonctions essentielles de l’école, elle n’en définit pas pour autant toute la vocation éducative, les valeurs, la morale, le sujet démocratique qu’elle veut promouvoir. Sur ce point, on ne saurait se satisfaire des seuls appels à la confiance et à la tradition. L’école efficace ne peut, à elle seule, fonder le projet éducatif dont nous avons besoin. »

Je ne comprends pas où veut vraiment aller monsieur Blanquer. Je regrette ces déclarations à l’emporte-pièce, sa façon de nous opposer et d’attiser les tensions alors que, même si nous ne sommes fondamentalement pas d’accord, nous oeuvrons tous de bonne foi pour nos élèves. Je ne comprends pas certaines déclarations qui vont à l’encontre de résultats de la recherche à l’échelle internationale, ou qui indiquent que notre ministre connaît mal ce qui se passe dans les classes en fait. Et en même temps, je souhaite une rupture profonde. Certaines de ces propositions, même, me séduisent. Mais j’aime comprendre, et la sensation d’être ballottée par des décisions dont je ne perçois pas la cohérence m’inquiète.

Et puis on nous change nos contenus, nos organisations si souvent, que nous n’avons plus le temps de réfléchir sereinement. Une école efficace, c’est aussi des enseignants qui peuvent réfléchir, s’adapter, expérimenter, améliorer. Pas des enseignants suspendus aux annonces contradictoires, aux textes-éclairs, aux revirements violents.