hommage

Gérald Désir

Gérald était un de mes collègues au lycée Val de Seine. Un prof de lettres qui animait le club théâtre, un homme entier, tonitruant, capable de colères magistrales inoubliables. Il était là pour ses élèves, et pour les collègues à qui il avait donné son estime. Il avait fait face à bien des difficultés, avec discrétion et courage. J’ai appris aujourd’hui qu’il était décédé le mois dernier. C’est Philippe Torreton qui en parle dans une vidéo du Monde.

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Gérald a compté pour moi, dans ma construction professionnelle. Je pense aussi à ses proches, dont son fils avec qui j’ai fait mes études.

Actualité·hommage

André de Peretti

André de Peretti est mort. Il avait 101 ans. Polytechnicien et docteur ès lettres et sciences humaines, il a été directeur du département de psychosociologie de l’éducation à l’Institut National de Recherche Pédagogique (INRP) et il était membre du comité de parrainage des Cahiers pédagogiques. Pour ma part, il m’a tant apporté que je ne l’oublierai pas.

 

Quelques paroles de ce grand monsieur :

 » Les rêves ? J’ai pris l’habitude, militante, de chercher à me placer paisiblement du côté des gens dont les rêves se réalisent. Et vous ? « 

« Oui, il s’agit, plus que jamais en notre temps mouvementé, de résister à la tentation des réactions amères, des dépits et du découragement, devant les faits, notoires, attestant les lourdeurs et les inerties ou dérives opposées aux changements, dans ce qui nous tient le plus à cœur, collectivement, personnellement, unanimement : l’éducation ? Et ce sera notre engagement dans une Résistance… au non-changement, au désenchantement rampant ou proclamé dans nos écoles et dans la presse. »

Qu’est-ce que les évènements liés à Charlie Hebdo vous ont inspiré ?
« Ma première pensée a été pour mes amis juifs, notamment ceux rencontrés en captivité et par la suite. Je me suis souvenu aussi du retour des anciens déportés qui sont parfois restés silencieux des années sur ce qu’ils avaient vécu, de notre effarement et de notre indignation lorsque nous avons entendu leurs récits. Mais nous savions qu’il y avait nécessité à ne pas englober tous les Allemands dans le rejet. Aujourd’hui, on voit combien la situation est complexe, et combien il est important d’analyser les choses vis-à-vis de l’islam : autour des croyances religieuses, l’équilibre est difficile, mais il est possible. Le bien, le beau, le bon gagnent toujours. Il faut pour cela montrer aux élèves le beau des choses, en dehors de tout sectarisme, en dehors de tout mythe identitaire aussi, qui est le principal obstacle à l’éducation. Ce n’est pas d’identité dont il est besoin, mais de variété positive, parmi laquelle chacun pourra se trouver un chemin particulier. »

A lire en entier : cette interview et celle-ci aussi.

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Je ne voudrais pas que tu laisses dormir ton intelligence

Jacques Stephen Alexis était écrivain, homme politique et médecin haïtien, humaniste, militant, résistant. Ce matin, une émission sur France Inter a cité sa Lettre à Florence, sa fille. L’extrait que j’ai entendu se termine ainsi :

« Et surtout… n’oublie jamais qu’un être humain ce n’est pas seulement des bras, des jambes et des mains, c’est avant tout une intelligence. Je ne voudrais pas que tu laisses dormir ton intelligence. Quand on laisse dormir son intelligence elle se rouille, comme un clou, et puis on est méchant sans le savoir…« 

Cette conclusion m’a frappée et émue. Et je me suis dit que c’était une bonne entrée en matière pour accueillir les futurs enseignants, à l’ESPE. Car dans le fond, le coeur de notre raison d’être, en tant qu’enseignants, est là, dans ces mots simples et beaux.

Ne laissons pas dormir l’intelligence de nos élèves.

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Chez les chercheurs·hommage

Maryam Mirzakhani

Il y a un mois mourait, encore si jeune, la mathématicienne Maryam Mirzakhani. L’annonce de sa mort m’a frappée, physiquement. Je connaissais bien peu de choses d’elle et je ne suis pas en mesure de comprendre ses travaux, mais lorsqu’elle avait reçu la médaille Fields j’avais lu des articles et visionné des interviews, et il était évident qu’elle avait une personnalité hors du commun, lumineuse.

Moira Chas a consacré un très bel article, dans Pour la Science, à cette femme remarquable. Je vous en conseille la lecture.

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Antibi dans ma classe

Une collègue m’a interrogée sur mon rapport à la méthode Antibi, après que j’ai émis des réserves. Je lui ai répondu et voici ma réponse. j’aimerais bien des avis de ceux d’entre vous qui ont testé la méthode en classe sur une durée significative.

Lorsque j’ai découvert la méthode Antibi, j’ai été séduite. J’ai lu pas mal, écouté et assisté à des conférences, et je me suis lancée. À l’époque j’enseignais dans un ECLAIR, et j’avais beaucoup d’élèves en grande difficulté, souvent passifs en début d’année devant les évaluations. Je me disais que peut-être cela les motiverait.
En fait, j’ai pu remarquer plusieurs choses :

  • L’évaluation par contrat de confiance fonctionne difficilement, en tout cas pas naturellement pour moi, sur des tâches complexes et des problèmes ouverts ;
  • Le fait de savoir qu’ils allaient être interrogés sur des tâches réalisées en classe ne les amenait pas (du tout) à apprendre lesdites tâches par cœur. Tant mieux, ce n’était pas le but. Mais ils n’étaient pas plus intéressés par les séances de classe (flûte) ;
  • Une partie des élèves en difficultés ne voyait pas du tout le rapport avec ce qui avait été travaillé en classe (zut) ;
  • Une autre partie (et non des moindres) de mes élèves avait trouvé le principe chouette au départ, car sécurisant, explicite, prévisible, mais assez rapidement ils n’ont plus apprécié, et me l’ont dit : ils trouvaient que c’était moins motivant pour eux. En effet, je fonctionne beaucoup à la motivation par le challenge, par le dépassement de soi, quel que soit le niveau de départ. Or là on ne se dépasse pas dans une partie de l’évaluation, et beaucoup d’élèves, y compris en difficulté, ont eu l’impression de s’ennuyer, et, pire, de ne pas progresser comme ils l’auraient pu.

Cependant, il faut aussi relativiser. D’abord, ce n’est parce que ces élèves avaient une telle impression qu’elle était vraie. Ensuite, moi-même, j’ai une espèce de frénésie de ce qui pétille, qui sautille, qui surprend. Et j’enseigne ainsi. Je crois que la méthode Antibi n’est juste pas faite pour mon enseignement : au fond, avant même de la mettre en œuvre je ressentais le principe comme répétitif, avec une connotation négative. En tant qu’élève, je n’aurais pas aimé, je crois. Cela n’en fait pas une mauvaise méthode, c’est évident, et je suis bien persuadée de son efficacité lorsqu’elle est mise en place par des collègues qui savent le faire bien. Ce n’est pas mon cas.

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Cela dit, j’en ai conservé des pratiques pédagogiques, qui sont des conséquences directes de mes essais :

  • J’ai pris conscience de la « constante macabre ». Je trouve cette prise de conscience fondamentale pour tout enseignant ;
  • Je propose des évaluations par contrat de confiance à certains élèves sur une partie de l’année. Ils n’ont pas le même sujet que les autres, tout le monde le sait, mais tout le monde sait aussi que c’est pour les faire progresser. Je ne vois pas l’intérêt de proposer à un élève une évaluation qu’il n’a pas la possibilité de réaliser. Et ça justement c’est résolu par Antibi. Comme je ne mets pas de notes, il n’y a pas de frein exécutif : un élève qui réussira un exercice qui reprend ce que nous avons fait en classe n’aura pas vert-vert, par exemple, mais juste vert, ce qui correspond au niveau attendu pour valider les LSU. L’élève et ses parents savent que c’est une rampe de lancement : après une période donnée je passe à une évaluation « mixte », pour finir par lui proposer du « comme tout le monde », à un niveau donné (puisque de toute façon je ne propose pas le même niveau d’évaluation à l’ensemble des élèves). Ça, ça fonctionne vraiment bien ;
  • Parfois (une à deux fois dans l’année) je propose une évaluation Antibi. Souvent, c’est aux moments creux, comme avant Noël, où les gamins sont épuisés. Ou alors lorsqu’ils sont assommés d’évaluations parce que le conseil arrive. Comme mes dates sont prévues depuis longtemps (une évaluation par mois), je ne peux pas forcément déplacer. Ou bien encore je leur propose cela si nous avons travaillé sur un thème ardu pour eux. Par exemple cette année j’ai procédé ainsi en 5ème pour l’initiation à la démonstration. Et plus tard les élèves ont été évalués sur leur capacité à transposer les méthodes dans des situations plus inédites ;
  • Sans doute aussi est-ce Antibi qui m’a permis tôt dans ma carrière de systématiser les bilans pré-évaluations, à un moment où il était moins question d’enseignement explicite : les élèves savent sur quels savoirs et quelles compétences ils vont être testés, nous co-construisons la plupart du temps ces bilans et les élèves s’auto-évaluent.

Autrement dit, comme souvent, j’ai pris ce qui me correspond et ce que je sais mettre en oeuvre. Ce qui est certain, c’est que découvrir la méthode Antibi m’a fait évoluer de façon vraiment importante, et que des nombreuses années plus tard j’ai intégré ces évolutions de façon définitives à mon enseignement et à ma philosophie de l’enseignement. D’ailleurs à l’ESPE je fais découvrir du mieux que je peux les apports d’Antibi, et je pense que cela devrait être largement diffusé. Libre ensuite à chacun de se faire son opinion, de s’approprier ou pas tel ou tel aspect, mais au moins c’est une base riche pour réfléchir et tout le monde a quelque chose à en apprendre.

Enfin, mes essais et mes lectures m’ont permis de découvrir à l’époque comme les oppositions entre enseignants, pédagogues, didacticiens, pouvaient être violentes et même révoltantes. Et ça, ça m’a permis de me protéger plus tard, en tant que formatrice pour la réforme du collège, par exemple. C’est toujours mieux de savoir à quoi on peut s’attendre et jusqu’où les gens peuvent aller. On fait mieux face et on reste en équilibre, tranquillement.

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Maîtresse for ever

Aujourd’hui, mon amie Natacha va mener sa dernière journée en tant que maîtresse d’école élémentaire, avant de s’envoler vers de nouvelles aventures éducatives et pédagogiques. Rien que de penser cela, j’en ai le coeur qui se serre. Elle a su franchir le pas que je n’arrive pas à franchir. Elle y était d’ailleurs presque contrainte pour évoluer dans sa carrière, et c’est le bon choix à faire pour elle, au bon moment. Mais elle s’est réveillée bien tôt ce matin, et elle l’air un peu en vrac.

J’ai fait la connaissance de Natacha il y a deux ans, au tout début de notre mission commune de formatrices REP+. Elle a été une rencontre évidente, naturelle. Moins d’une heure après nous être présentées l’une à l’autre nous réimaginions l’Ecole avec ferveur autour d’une pizza. Dès les première formations animées ensemble, nous nous sommes rendu compte que nous étions en phase, complètement : un regard suffit à savoir que nous allons dévier du conducteur, quelle direction nous allons prendre. Nous sommes deux enseignantes de terrain, attachées aux enfants, à leur réussite, mais aussi de façon affective assumée. Une des expressions de Natacha, c’est « On n’est pas là pour enfiler des perles ». Une autre, c’est « on va vous donner du pratico-pratique ». Parce que si elle aime apprendre, elle n’aime pas le blabla tout vide et ronflant.

Natacha est quelqu’un d’extraordinaire. Elle s’est extraite d’un milieu très défavorisé sans l’aide de personne, à part justement de l’Ecole. Elle s’est battue pour apprendre, a fait des choix sans faiblir, et est devenue maîtresse. Natacha ne dit pas « je suis professeur des écoles ». Elle dit « Je suis maîtresse d’école ». Elle a une force incroyable, tout en restant fragile. Elle est un mélange détonant, vraiment exotique… 😉 Elle fonce et elle doute, elle rit (il faut l’entendre ; vous n’imaginez pas) et elle s’angoisse, elle devine mais elle se tait, elle encaisse les chocs et elle sourit. Maintenant, c’est vraiment une amie pour moi, une des personnes en qui j’ai le plus confiance.

En classe, elle est incroyable. Natacha a mené toute sa carrière en éducation prioritaire. Comme elle passe tous les concours et toutes les certifications qu’elle croise et qu’elle bosse sans relâche, elle a très vite progressé, s’est vu attribuer de nouvelles missions. Elle accompagne les jeunes stagiaires professeurs des écoles, elle est formatrice… Aujourd’hui elle quitte sa classe pour s’engager dans des missions plus larges, toujours avec l’éducation prioritaire dans ses priorités. Elle continue de gravir les échelons, non pas par ambition ou par principe, mais pour continuer de s’éclater, d’apprendre, et surtout pour continuer d’être utile, de plus en plus si possible.

Natacha fait une belle carrière, et c’est une belle personne, à tous égards. Mais aujourd’hui elle a le coeur lourd, car elle part de sa classe. Les enfants vont lui faire la fête, lui dire qu’ils la regrettent, ça va être dur dur sans doute. Il va falloir qu’elle se souvienne que c’est son choix, que c’est un choix qui s’impose, qu’elle va découvrir des tas de trucs extraordinaires et que si ça ne lui plaît pas, hé bien elle peut aussi retourner en classe…

Bonne journée, maîtresse !