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Gauche, droite : Perceval en CE1

La semaine à venir, je vais en CE1 pour tenter de répondre à une question de l’enseignante : elle m’a demandé si j’avais des outils pour enseigner droite-gauche, car ses élèves ont des soucis dans le domaine.

Ah.

Droite et gauche, me suis-je dit, c’est pas bon pour toi. Il se trouve que, si je me laisse aller, j’écris indifféremment d’une main ou de l’autre, mais dans des sens aléatoires, dont je ne me rends pas compte. Je vais écrire quelque chose de lisible mais en l’ayant tracé de la droite vers la gauche, ou bien je vais écrire en miroir, ou bien je vais écrire des lettres à l’envers alors que j’écris bien de la gauche vers la droite, ou je vais écrire « normalement ». Mais en tout cas je ne m’en rends pas compte. Je peux aussi écrire simultanément des deux mains, et écrire une phrase lisible en partant de son milieu. C’est rigolo, ça épate toujours les gens, ça. Ça me fera une reconversion si un jour j’en ai ras le bol d’enseigner : je pourrai faire les foires.

Petite, j’ai été pas mal embêtée par mes maîtresses. Passons. Au début de ma carrière, il y a vingt-cinq ans, j’écrivais encore indifféremment d’une main ou de l’autre. Et puis l’enseignement m’a contrainte à utiliser les mots droite et gauche. Et là, je n’y arrivais pas. En plus c’est totalement affreux, quand on est prof : il faut parler de la droite et de la gauche des élèves, et ce n’est même pas les mêmes que les nôtres. Alors j’ai décidé de ne plus écrire que de la main droite, et je me suis entraînée à écrire dans le bon sens. J’ai plutôt bien réussi. Il n’y a que les calculs que j’ai encore tendance à écrire de façon… spontanée, disons. J’espérais intégrer le vocabulaire droite-gauche, leur sens, mais non. De même, je continue de me perdre, invariablement, partout, tout le temps, avec ou sans GPS. Je ne me repère qu’aux arbres remarquables, à la couleur des portails, aux trous dans la route… Autant vous dire que dans une banlieue résidentielle proprette, je ne suis pas sortie. Il me faut du baroque, qu’on ne coupe pas les arbres et qu’on ne repeigne pas les portails.

Tout ça pour vous expliquer ce que j’ai ressenti quand ma collègue m’a posé cette question. Comme nous nous entendons vraiment bien, j’ai pensé lui répondre : « ah non, désolée cocotte, mon cerveau n’est pas adapté à ta demande ». Et puis je me suis dit que ce serait l’occasion de progresser, et que de toute façon répondre aux demandes, de mon mieux (là je pars de loin) fait partie de mon métier. Alors zou.

Bon quand même, ça me stressait un chouillat et j’ai eu besoin de mon mari pour m’aider à réfléchir. Il m’a proposé une activité simple, et qui me plaît, car j’y vois des entrées intéressantes et analysables en terme d’apprentissages.

Partons du programme.

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Voici ce que je prévois :

  • D’abord, une petite réactivation des mots gauche, droite, en haut, en bas, en étant statique. Les élèves se mettent de bout et je leur propose, de façon rythmée, des consignes. Il bougent un bras, toujours le même. Le droit ou le gauche, je m’en fiche : je veux qu’ils se concentrent seulement sur la direction en partant d’eux, pas sur leurs membres de gauche ou leurs membres de droite. Pas question non plus de se tourner vers la gauche ou vers la droite. Nous entrons dans la notion, et croyez-moi, elle est salement compliquée, voire franchement fourbe. Alors on y va progressivement.
  • Ensuite, je m’assois à côté d’un élève, avec mon quadrillage vierge, ou presque : un point de départ y est représenté, et des obstacles. Mon quadrillage est dans une pochette transparente sur laquelle je vais dessiner avec un feutre effaçable. Mon coéquipier, dont je suis séparée visuellement, a une feuille identique, mais avec un trajet représenté en couleur. Il va me guider en me disant seulement « vers la gauche », « vers la droite », « vers le haut », « vers le bas ». Si je dois me déplacer de deux unités vers la droite, il faudra me dire « vers la droite, vers la droite ». Je suis ce que me dit l’élève, et tous les autres élèves voient en même temps sa feuille et ce que je fais. Mais il ne doivent rien dire.
  • Si je me cogne à un obstacle, je sais que l’un de nous s’est trompé et je demande à recommencer. On l’indique sur la feuille d’essais.
  • Lorsque j’ai fini, j’ai le choix : soit nous sommes sûrs de nous et nous vérifions en glissant le chemin de mon coéquipier dans ma pochette, soit nous ne sommes pas sûrs, nous ne vérifions pas et nous indiquons un nouvel essai, et nous recommençons.

Je suppose que c’est du classique pour un professeur des écoles, mais pas pour moi, sur aucun plan : ni sur le plan de la conception ni sur le plan de la réalisation.

Quelques points de vigilance :

  • en choisissant de dire « vers la gauche » et non pas « à gauche », je veux relier cette notion à une direction, pas à un emplacement ;
  • les deux coéquipiers doivent être assis côte à côte, pour que les mots aient le même sens pour les deux ;
  • le principe est collaboratif : on a « gagné » si celui qui indique a bien fait son travail, et que celui qui trace son chemin aussi ;
  • on inverse les rôles, ensuite, pour que chacun de place dans une démarche mentale différente à son tour ;
  • le fait de dessiner sur la pochette permet une validation autonome ;
  • les obstacles permettent de favoriser l’autocorrection ;
  • le fait de décider si on vérifie ou pas est là pour faire évoluer le rapport à l’erreur, obliger à de la réflexivité ;
  • je commence avec un élève pour que la consigne soit plus facilement appliquée, et dans les conditions définies, ensuite ;
  • « vers le haut » et « vers le bas » seront explicités au départ : ce dont on parle, c’est du haut et du bas de la feuille, en ayant défini un sens de lecture de cette feuille. On décide que le haut de la feuille, c’est là où il y a une étoile ;
  • les chemins insistent davantage sur « vers la gauche » et « vers la droite ». Plusieurs niveaux seront proposés : au niveau 1, le chemin ne contient pas d’instruction identique répétée et ne se croise pas. Au niveau 2, il peut y avoir une instruction à répéter à l’identique. Au niveau 3, le chemin peut se croiser lui-même ;
  • pour les élèves qui le souhaitent, de petits appuis sont prévus, en format papier.

Bon, reste à m’entraîner.

Demain je photocopie, plastifie ce qui doit l’être, je crée mes chemins, et je vous montre.

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Quand on diffuse une vidéo, que regardent les élèves ?

Voilà une question dont la réponse est assez désagréable. Je m’explique.

Mes séquences commencent par un problème ou une question qui va nous amener à devoir découvrir de nouvelles notions, apprendre des nouveautés. Et régulièrement, je commence par une problème en vidéo. Dès que j’ai commencé à procéder ainsi, il y a quelques années, j’ai associé à chaque visionnage une « fiche de visionnage ». Je pose des questions simples aux élèves, pour évaluer ce qu’ils ont compris, retenu et réussi à exprimer.

C’est assez dramatique, en général.

Non, je me corrige : c’est toujours un désastre en début d’année.

Et pourtant, je leur distribue la fiche avant de diffuser la vidéo. Nous la lisons ensemble, et j’explique ce que j’attends. La vidéo ne dure que quelques minutes, et je la diffuse deux fois. Je laisse le temps nécessaire pour remplir le document. Et tout est explicite avant de débuter : j’explique aux élèves comment cela va se passer, pourquoi je procède ainsi. Je leur dis que lorsque nous regardons une vidéo, ce n’est pas pour se distraire ou s’occuper, mais pour s’engager dans un travail. Je leur explique que c’est important de comprendre ce qu’on regarde et ce qu’on écoute, qu’il faut réussir à mobiliser sa concentration. J’annonce que j’accepte dessins, phrases bancales et fautes d’orthographe.

Bilan des courses : 41% de réussite dans une classe, 52% dans l’autre. J’ai été souple : j’ai privilégié d’évaluer le sens et non la forme. Parce que souvent, il faut s’accrocher quant à l’expression. Même 52%, c’est très très peu, sachant que l’expression écrite elle-même, le fait de répondre aux questions posées sans être tout à fait à côté rapportait des %.

Mais je relativise : c’est toujours comme ça en début de sixième. Et ensuite, les élèves s’améliorent : ils comprennent ce que j’attends, ils parviennent à se concentrer, ils n’ont plus peur de répondre des bêtises, ils reconnaissent un style général… Je ne suis donc pas angoissée, là n’est pas mon propos.

Mon propos, c’est que beaucoup d’enfants ne comprennent pas ce qu’ils regardent et ce qu’ils entendent à la télé, en gros. Or ils passent souvent un temps considérable devant. Il y a donc matière à s’interroger : quelle plus-value y a-t-il à les laisser regarder la télé ? Sans doute si on regarde avec eux, si on discute de ce qu’ils regardent, si on vérifie leur compréhension et qu’on régule leur choix de programmes c’est sans doute largement mieux. Mais ça fait un peu peur, quand même. Car cela signifie aussi que ces enfants supportent de ne pas comprendre. Je crois que c’est ce qui m’effraie le plus : qu’ils ne comprennent pas, qu’ils le sachent et qu’ils le supportent.

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Bon, en attendant j’ai hâte de les voir progresser.

 

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Les stéréotypes, ça colle.

Ma fille et moi trions les affichages de ma classe : ça on remet, ça on dégage. Je lui montre huit affiches pour l’égalité hommes-femmes, nous en gardons trois.

Ma fille me dit : « Tu as remarqué, maman, même les affiches qui disent qu’elles luttent contre le sexisme elle utilisent les stéréotypes de genre : les filles c’est rose et les garçons c’est bleu ».

Ah oui, mince. J’aurais aimé le remarquer moi-même…

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« La solidarité et la coopération font plus progresser les élèves que le « chacun pour soi » et la compétition. »

Sur l’observatoire des inégalités, Jean-Paul Delahaye a publié un article intitulé Unknown« Comment l’élitisme social est maquillé en élitisme républicain ». Il date de mars mais m’avait échappé.

Jean-Paul Delahaye rappelle que notre école fonctionne bien, voire très bien, pour trois quarts des élèves. Le scandale, c’est pour le quart restant, constitué d’élèves majoritairement issus de milieux populaires. Comme à son habitude, monsieur Delahaye écrit de façon directe :

Notre élitisme est tout sauf républicain, il est essentiellement un élitisme social qui ne veut pas dire son nom. Cette injustice sociale qui est à l’œuvre au sein de l’éducation nationale ne date pas d’aujourd’hui. Notre système éducatif n’a jamais vraiment été programmé pour faire réussir tous les élèves. L’échec scolaire massif des enfants des milieux populaires n’est pas un accident, il est inhérent au système éducatif français qui a été conçu pour trier et pour sélectionner les meilleurs, ce qu’il fait très bien.

Il explique ensuite que « ce n’est pas l’école qui creuse les inégalités : elle ne parvient pas à les réduire, ce qui n’est pas la même chose. » Sans l’école, les inégalités seraient pire encore.

En France, qui prétend être le pays du « vivre ensemble », on ne scolarise pas ensemble. La partie de la population dont les enfants réussissent si bien dans une école qui procède par élimination, et qui sont surreprésentés dans les classes préparatoires aux grandes écoles, – s’est réservé de fait la voie générale. Elle valorise, dans les discours, l’apprentissage et l’enseignement professionnel, mais n’en fait pas une voie de réussite pour ses propres enfants : elle y oriente les enfants des milieux populaires, ce qui a l’avantage de protéger ses enfants du contact des enfants des autres.

Voilà une remarque bien réelle : combien de collègues, de connaissances et de parents m’ont demandé si je ne craignais pas pour l’avenir de notre garçon qui vient de décrocher son bac pro ? Pourquoi l’envoyer en lycée pro alors qu’il pouvait aller en lycée général ? La réponse était bien simple : parce que c’est ce dont il a envie, sans doute ce qui lui conviendra (en effet, c’est avéré), en résumé parce que c’est en passant par là qu’il sera le plus heureux.

Apporter des solutions nécessite davantage de partage et de fraternité et oblige à dépasser certains intérêts particuliers pour privilégier l’intérêt général, ce qui est loin d’être la tendance actuelle. Ceux dont les enfants réussissent bien aujourd’hui dans l’école telle qu’elle est n’ont pas besoin et donc pas intérêt à ce que l’école se réforme pour la réussite des autres, ce qui prive le système éducatif de mesures qui lui permettraient de mieux lutter contre les inégalités et d’œuvrer pour l’intérêt général.

La réflexion sur les REP est très intéressante aussi :

À effectifs d’élèves identiques, un collège en éducation prioritaire, malgré les quelques postes supplémentaires dont il bénéficie, peut avoir une masse salariale inférieure à celle d’un collège de centre-ville. La dépense pour l’accompagnement éducatif (aide aux devoirs notamment) en éducation prioritaire a été chiffrée par la Cour des comptes à 32 millions d’euros pour 1,7 million d’élèves pour 2016. Cela représente une dépense moyenne de 18,80 euros par élève ! Une évaluation réalisée en 2012 indiquait que l’on dépensait 70 millions pour l’accompagnement les élèves de classes préparatoires, sous la forme d’heures d’interrogation (dites heures de colle) pour préparer les concours. Soit 45 fois plus par élève. Qui sont les assistés dans notre pays ?

Jean-Paul Delahaye illustre son propos par des exemples clairs et qui, selon l’état d’esprit initial, atterrent ou déclenchent la fureur.

Un extrait qui fait du bien, pour finir,

La question pédagogique est déterminante. C’est sans doute pour cela que la pédagogie est autant combattue et caricaturée par ceux qui ne veulent rien changer. La haine de la pédagogie manifestée par certains est en réalité une façon de s’opposer farouchement à un élargissement de la base sociale de la réussite. Bien sûr, il n’existe pas qu’une seule approche pédagogique pour faire réussir tous les élèves, il existe même des approches pédagogiques néfastes qui en rabattent sur les exigences et qui enferment les élèves dans leur position d’origine. Mais l’on sait que la solidarité et la coopération font plus progresser les élèves que le « chacun pour soi » et la compétition.

Il faut le lire, en entier.

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Le crochet, c’est plus compliqué que les maths.

Aujourd’hui, j’ai rédigé mon rapport d’activité. Je suis très très contente parce que c’est très très pénible à faire. Pourtant j’avais tout bien préparé toute l’année, hé bien quand même, j’y ai passé pratiquement tout mon après-midi. Du coup, je n’ai rien écrit ici.

Et puis après, nous avions décidé, ma fille et moi, de nous mettre au crochet, car nous voulons réaliser ceci :

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Ma fille m’a offert ces instructions. Et j’ai envie d’y arriver, mais quand des mots comme gauche, droite, devant, en bas… sont aussi relatives dans mon cerveau, c’est assez difficile. Je compense par une persévérance qui confine à l’entêtement.

Alors bon, ce n’est pas une super réussite de prime abord. Nous avons appris à faire un noeud, à monter un premier rang, à tourner et refaire un autre rang, je crois… Ma fille a réussi, en tout cas. Moi, je n’ai pas réussi avec un deuxième rang en entier : il y a toujours un moment où c’est le drame. Mais demain, nous réessayons. Et nous allons nous mettre en quête d’un bouquin, parce que les tuto sur internet ne nous suffisent pas.

Faut dire, nous avons affaire à ce genre d’instructions :

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Alors bon, ça fait mal à la tête, quand même…

Quelqu’un sait ce que signifie 2sc, sc, 2sc, sc, 2sc, sc (9), par exemple ? Notez que j’ai choisi la dernière ligne mais en fait je ne comprends rien non plus à ce qui précède…

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Préavis de travail et bons mots à la Cour

Ce matin, j’ai découvert, médusée, la vidéo de l’intervention de Claude Malhuret. Elle est ici.

« Les lycées, ZAD, zone à délirer », « les élèves sont forcés d’enseigner la morale à certains de leurs professeurs », « est-ce qu’ils ne pourraient pas un jour déposer un préavis de travail ? », « les révolutionnaires à statut protégé »… Monsieur Malhuret a le sens de la formule. Dommage qu’il n’ait pas aussi le sens des responsabilités.

Personnellement, j’ai été profondément blessée par les propos de ce sénateur. Mon premier réflexe a été de chercher sa présence au Sénat, à l’Assemblée. Et puis je me suis raisonnée : son rôle de sénateur ne se limite sans doute pas aux murs du Sénat. Moi aussi, j’aurais pu ironiser sur ceci ou cela. Mais comme la parole est publique (bon, la mienne est publique de niche, je le sais 🙂 ), elle mérite qu’on la soigne, qu’on exerce une attention particulière à ce qu’elle contient. Paradoxalement, c’est certainement ce que pense monsieur Malhuret : il doit être bien fier de son discours, dont on parle dans les médias. Pourtant, c’est confondre parole politique et bon mot. Cela m’évoque surtout la cour de Louis XIV ou Louis XV.

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Claude Malhuret est manifestement une personne complexe. Même sans partager ses convictions, force est de constater qu’il a accompli de bien belles choses au cours de sa carrière, a apparemment su faire des choix et s’y tenir. Pourquoi aujourd’hui cette saillie qui ressemble à un défouloir ? Lui qui s’est consacré à l’humanitaire, on aurait pu attendre un peu plus de délicatesse : pourquoi abîme-t-il l’image de notre métier, et la nôtre, personnelle, de la sorte ? Il parle du « manque de respect envers leurs collègues dont ils abîment l’image », de la part des « escamoteurs de copies », mais c’est bien ce qu’il fait, là, devant ses gens que nous avons élus, devant nos représentants : il nous traîne dans la boue, en faisant comme si cela concernait une infime fraction d’entre nous. Mais ce que tout un chacun entendra derrière ses mots, c’est une charge contre notre métier tout entier. Claude Malhuret règle-t-il ses comptes avec les enseignants ?

Il aurait pu proposer de discuter avec les collègues qui ont retenu des copies. Ce serait une idée certes désuète, mais productive. Ça s’appelle le dialogue. Le même dialogue qui permet que nous enseignions, en classe. Enseigner par l’autoritarisme ne fonctionne pas, et nous, nous l’avons compris. Dans la sphère publique, cela fait si longtemps que le contact a été rompu que les crises deviennent toutes plus violentes. Tout le monde crie, personne ne s’écoute, personne ne s’entend. La situation, de ce point de vue, semble bien bloquée. Moi qui suis de nature optimiste, je ne vois aucun espoir d’amélioration, aucun signe d’embellie. Monsieur Malhuret aurait pu exprimer son point de vue central (il faut punir les collègues qui ont retenu les copies) d’une façon différente, sans céder à la facilité de l’ironie. Je pourrais citer Bertet, mais comme il a aussi écrit que dans un couple, il y a pire que le mensonge, c’est la franchise, je vais m’abstenir. Que monsieur Malhuret réclame des sanctions contre tels ou tels, c’est son droit et il y aurait matière à débattre, mais je ne crois pas que cela ait été son objectif par cette intervention. Je pense qu’il a voulu les projecteurs, qu’il a sorti toutes ses belles plumes, accessoirement qu’il s’est défoulé contre notre profession tout entière, mais son message supposé me paraît relégué encore plus loin.

Hé bien moi, cela me peine. Voilà. Ça peut paraître nouille, mais l’intervention de Claude Malhuret m’a affectée. Je fais mon métier avec tout mon coeur, toute ma conviction, toute mon énergie, et nous sommes des milliers dans ce cas. Les collègues qui ont retenu les copies ne l’ont forcément pas fait par gaieté de coeur. On peut, encore une fois, débattre du moyen choisi. Mais pour en arriver à des extrêmes pareils, il faut être motivé par son métier, par le projet qu’il porte. Personne, dans l’Éducation nationale, ne ferait porter la pression sur les élèves et les familles sans le mesurer. Et l’opinion publique, dont une trop grande partie aime à déblatérer sur les enseignants (nous vivons tous le « sauf vous, madame XXX, vous on sait que vous faites bien votre métier. Mais les autres… »), va être relancée dans sa haine ordinaire. Alors que nous sommes là pour avancer ensemble, travailler ensemble à enseigner et à éduquer nos enfants, les citoyens de demain. C’est lamentable. Et je ne parle pas de l’attractivité du métier. Qui ira encore s’étonner de la désaffection des jeunes pour les métiers de l’enseignement, quand on travaille autant pour un salaire… disons modéré et tout gelé, et qu’on s’en prend plein la poire ?

Je croyais que les hommes politiques étaient là pour rassembler. Je croyais qu’ils devaient être exemplaires, eux aussi. Ou plutôt, je voudrais. J’aurais voulu, disons.

C’est compliqué de faire comme si quand des démonstrations aussi éclatantes de ce qu’est la réalité nous pètent à la figure.