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Le cauchemar des états de frais

En général, je m’applique à rester discrète sur ce champ, mais là, aujourd’hui, j’en ai FURIEUSEMENT ras le bol. J’ai trois articles à écrire, un bouquin à organiser, ma mission de l’année prochaine à penser, mes cours à améliorer, j’ai besoin de temps pour me reposer aussi, et sur quoi ai-je passé des heures ces derniers jours ? Sur les dossiers de remboursement d’état de frais.

Unknown

Alors déjà c’est lourd en académie, mais au moins je sais comment ça fonctionne et ça tourne. Même si les remboursements mettent des semaines à arriver, c’est lisible et suivi. Je connais  les personnes du rectorat qui gèrent ça, j’ai confiance en elles et je sais quelles sont leurs difficultés. Cela dit, ce sont leurs sous-effectifs, l’inadéquation grotesque du logiciel, la lourdeur risible des démarches nécessaires (de mon côté, du leur) qui rendent tout ça affreusement long. Il nous arrive, à nous formateurs, d’attendre des remboursements de plusieurs centaines d’euros pendant des mois (il y a un moment, j’ai attendu des remboursements pendant un an et demi. Un problème de logiciel…). Ça fait un trou dans le compte bancaire, et c’est comme ça et c’est tout.

Mais cette année, j’ai effectué des déplacements hors académie huit fois. Là, bienvenue chez Ubu. Je n’en suis qu’au dossier de remboursements : même pour ceux envoyés depuis quatre mois, aucun signe de virement bancaire.

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Côté extra :

  • Il y a les académies qui ne demandent rien du tout valident le dossier.
  • Il y a les académies qui réservent le train elles-mêmes, et le formateur n’a rien à payer pour se déplacer.
  • Il y a les académies qui réservent l’hébergement, et le formateur n’a rien à payer pour se loger. Le luxe.

Côté perfectible :

  • Pour être sympa j’ai tout mis au pluriel au-dessus, mais croyez-moi, c’est de la pure bienveillance.
  • Il y a les académies qui n’envoient rien de rien et après vous reprochent de ne rien avoir envoyé de ce qu’ils ne vous ont pas transmis. J’adore.
  • Il y a les académies qui vous demandent une attestation de présence, alors que vous êtes le formateur. Je pourrais sans doute comprendre en faisant un effort, mais ça m’agace de devoir prouver que j’étais là alors que je suis venue pour travailler.
  • Il y a les académies qui vous demandent tellement de documents que vous avez envie de laisser tomber. C’est peut-être fait pour, d’ailleurs. C’est votre découvert qui vous motive : photocopie de la carte d’identité, de la carte vitale, du livret de famille (!!!), RIB, originaux de toutes les dépenses (c’est logique, mais quand la poste ou le rectorat perd les documents, c’est fichu, puisqu’une photocopie ne suffit pas), tickets de métro, autorisation de cumul (ok), autorisation du chef d’établissement, fiche de rétribution, fiche de renseignements, et le mieux du mieux : la convocation. Dans une académie, je ne l’avais pas. Le dossier m’a été retourné, avec mention « convocation manquante ». J’ai écrit : je ne l’ai pas. Le service m’a répondu gentiment : pas grave, on vous l’envoie pas mail. J’ai re-répondu : vous pourriez peut-être la garder, du coup ? On m’a re-re-répondu : ah non, il faut que vous nous la renvoyiez. Ils n’y peuvent rien, ceux et celles qui traitent les dossiers : c’est ce qu’on leur demande.

Je rirais bien, mais en fait j’en ai vraiment assez de ce système. Je me tais, habituellement, pour ne pas avoir l’air de cracher dans la soupe. Mais quand même, c’est juste d’être remboursée de ce qui m’est dû, que je demande ! Et que chaque académie fonctionne différemment, qu’il soit exclu que mon numen, mon affectation, ma fiche de renseignements soient mutualisables entre académies me stupéfie. Sur ce plan, elle a quoi de nationale, l’Éducation ?

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Bon, parfois ça marche et ça évolue bien, aussi. Exemples :

  • Les seuils de remboursement ont été augmentés par le ministère, ce qui permet de ne pas choisir une seule chambre d’hôtel pour trois dans un quartier inquiétant et loin du lieu de travail, avec une équipe de hockey lituanienne qui passe la nuit à vomir de joie par le fenêtre juste au-dessus (véridique). Ca, c’est une vraie avancée de la part du ministère, qui nous prend en compte en tant que personne, merci.
  • Toute cette année mes IPR m’ont permis de gérer mes déplacements d’une façon hyper fluide.
  • Pour le CAPES, c’est super bien organisé et on ne nous demande que peu d’informations, et c’est informatisé.
  • Et pour le plan Torossian, la DGESCO est là pour veiller au grain et nous aider face aux dysfonctionnements. Ça soulage.

Je ne vais pas cesser de former ni de me déplacer pour autant : je suis motivée. Mais motivée à découvert, à force ça fatigue. Et c’est pour le boulot, quand même. Pas pour déguster du homard.

Alors franchement, s’il y a bien quelque chose à améliorer à l’étage des rouages, c’est ça. Passer des heures en paperasses ne fait pas progresser les élèves.

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Préavis de travail et bons mots à la Cour

Ce matin, j’ai découvert, médusée, la vidéo de l’intervention de Claude Malhuret. Elle est ici.

« Les lycées, ZAD, zone à délirer », « les élèves sont forcés d’enseigner la morale à certains de leurs professeurs », « est-ce qu’ils ne pourraient pas un jour déposer un préavis de travail ? », « les révolutionnaires à statut protégé »… Monsieur Malhuret a le sens de la formule. Dommage qu’il n’ait pas aussi le sens des responsabilités.

Personnellement, j’ai été profondément blessée par les propos de ce sénateur. Mon premier réflexe a été de chercher sa présence au Sénat, à l’Assemblée. Et puis je me suis raisonnée : son rôle de sénateur ne se limite sans doute pas aux murs du Sénat. Moi aussi, j’aurais pu ironiser sur ceci ou cela. Mais comme la parole est publique (bon, la mienne est publique de niche, je le sais 🙂 ), elle mérite qu’on la soigne, qu’on exerce une attention particulière à ce qu’elle contient. Paradoxalement, c’est certainement ce que pense monsieur Malhuret : il doit être bien fier de son discours, dont on parle dans les médias. Pourtant, c’est confondre parole politique et bon mot. Cela m’évoque surtout la cour de Louis XIV ou Louis XV.

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Claude Malhuret est manifestement une personne complexe. Même sans partager ses convictions, force est de constater qu’il a accompli de bien belles choses au cours de sa carrière, a apparemment su faire des choix et s’y tenir. Pourquoi aujourd’hui cette saillie qui ressemble à un défouloir ? Lui qui s’est consacré à l’humanitaire, on aurait pu attendre un peu plus de délicatesse : pourquoi abîme-t-il l’image de notre métier, et la nôtre, personnelle, de la sorte ? Il parle du « manque de respect envers leurs collègues dont ils abîment l’image », de la part des « escamoteurs de copies », mais c’est bien ce qu’il fait, là, devant ses gens que nous avons élus, devant nos représentants : il nous traîne dans la boue, en faisant comme si cela concernait une infime fraction d’entre nous. Mais ce que tout un chacun entendra derrière ses mots, c’est une charge contre notre métier tout entier. Claude Malhuret règle-t-il ses comptes avec les enseignants ?

Il aurait pu proposer de discuter avec les collègues qui ont retenu des copies. Ce serait une idée certes désuète, mais productive. Ça s’appelle le dialogue. Le même dialogue qui permet que nous enseignions, en classe. Enseigner par l’autoritarisme ne fonctionne pas, et nous, nous l’avons compris. Dans la sphère publique, cela fait si longtemps que le contact a été rompu que les crises deviennent toutes plus violentes. Tout le monde crie, personne ne s’écoute, personne ne s’entend. La situation, de ce point de vue, semble bien bloquée. Moi qui suis de nature optimiste, je ne vois aucun espoir d’amélioration, aucun signe d’embellie. Monsieur Malhuret aurait pu exprimer son point de vue central (il faut punir les collègues qui ont retenu les copies) d’une façon différente, sans céder à la facilité de l’ironie. Je pourrais citer Bertet, mais comme il a aussi écrit que dans un couple, il y a pire que le mensonge, c’est la franchise, je vais m’abstenir. Que monsieur Malhuret réclame des sanctions contre tels ou tels, c’est son droit et il y aurait matière à débattre, mais je ne crois pas que cela ait été son objectif par cette intervention. Je pense qu’il a voulu les projecteurs, qu’il a sorti toutes ses belles plumes, accessoirement qu’il s’est défoulé contre notre profession tout entière, mais son message supposé me paraît relégué encore plus loin.

Hé bien moi, cela me peine. Voilà. Ça peut paraître nouille, mais l’intervention de Claude Malhuret m’a affectée. Je fais mon métier avec tout mon coeur, toute ma conviction, toute mon énergie, et nous sommes des milliers dans ce cas. Les collègues qui ont retenu les copies ne l’ont forcément pas fait par gaieté de coeur. On peut, encore une fois, débattre du moyen choisi. Mais pour en arriver à des extrêmes pareils, il faut être motivé par son métier, par le projet qu’il porte. Personne, dans l’Éducation nationale, ne ferait porter la pression sur les élèves et les familles sans le mesurer. Et l’opinion publique, dont une trop grande partie aime à déblatérer sur les enseignants (nous vivons tous le « sauf vous, madame XXX, vous on sait que vous faites bien votre métier. Mais les autres… »), va être relancée dans sa haine ordinaire. Alors que nous sommes là pour avancer ensemble, travailler ensemble à enseigner et à éduquer nos enfants, les citoyens de demain. C’est lamentable. Et je ne parle pas de l’attractivité du métier. Qui ira encore s’étonner de la désaffection des jeunes pour les métiers de l’enseignement, quand on travaille autant pour un salaire… disons modéré et tout gelé, et qu’on s’en prend plein la poire ?

Je croyais que les hommes politiques étaient là pour rassembler. Je croyais qu’ils devaient être exemplaires, eux aussi. Ou plutôt, je voudrais. J’aurais voulu, disons.

C’est compliqué de faire comme si quand des démonstrations aussi éclatantes de ce qu’est la réalité nous pètent à la figure.

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Décrochage professionnel

Sur Slate, Thomas Messias, professeur de mathématiques, a écrit sa fatigue et ce qui l’amène à baisser les bras sur une partie de sa fonction. Son article est clair et juste, et j’espère qu’il amènera nos cadres à s’interroger : notre métier est en danger. Que des collègues investis et tournés vers la réussite des élèves se découragent n’est pas plus acceptable que le décrochage de nos élèves.

Thomas Messias est prof de maths, mais aussi journaliste freelance. En 2015, il a publié un essai, Le Nouveau Cinéma argentin, aux éditions Playlist Society. Je ne le connaissais pas, mais je le lirai dorénavant, d’autant que j’ai vu beaucoup de titres « féministes » que je suis curieuse d’explorer.

Il décrit son découragement à endosser le rôle de professeur principal.

Tenter de leur offrir un suivi plus personnalisé, essayer d’influer positivement sur la dynamique de la classe, travailler ensemble sur leurs droits et devoirs, tout cela me semblait important et potentiellement passionnant.

Je savais que ce statut de prof principal ne serait pas de tout repos. Il allait falloir suivre les résultats des élèves, rester aux aguets face aux éventuelles baisses de moral ou de motivation, prendre des rendez-vous (une fois, deux fois, dix fois) avec certains parents pour parler discipline, orientation ou bien-être en milieu scolaire.

Plusieurs fois, Thomas Messias a envie de ne plus se proposer comme professeur principal. Mais il est tenace :

Si je ne l’ai pas fait, c’est parce que j’ai aussi réalisé ce qu’un travail de prof principal correctement mené pouvait apporter aux élèves: du cadrage, de la confiance, le sentiment de venir au lycée pour de bonnes raisons et pas juste parce que la scolarité est obligatoire.

Pour Thomas Messias, l’arrivée de Jean-Michel Blanquer change beaucoup de choses :

  • A force de nous faire vivre réforme sur réforme, ajustement sur ajustement, les enseignants se perdent :

Les informations nous sont parvenues au compte-gouttes, et que je n’ai jamais autant répondu «je ne sais pas» que cette année.

  • Thomas Messias fait partie des (nombreux) enseignants qui sont dubitatifs (le mot est faible) devant la réforme du lycée, quant aux plus-values pour les élèves.
  • Il regrette aussi les conséquences du déploiement de la réforme, en établissement : « guéguerres internes », « pressions », « lobbying », j’imagine bien l’ambiance. Pour avoir entendu beaucoup de collègues en discuter, ce sentiments est largement partagé sur le territoire.

Alors Thomas Messias renonce, et culpabilise. Alors il rationalise, pour rendre tout ça acceptable :

J’ai déjà passé plus de temps que nécessaire à écoper et qu’il est vraiment temps que je pense un tout petit peu à ma santé physique et mentale. L’an prochain, je serai juste un prof de maths, et puis c’est marre.

Je dois dire que je comprends son sentiment. Parfois moi aussi, je me demande si je ne vais pas raccrocher telle ou telle composante de mon activité professionnelle. Trop souvent il faut tellement se battre, pour que des dispositifs efficaces ne disparaissent pas dans une pure logique comptable, pour être payés du travail fait (dans quelle entreprise attend-on plus d’un an des remboursements ?), pour constituer des dossiers administratifs totalement ubuesques, pour être pris en compte en tant qu’individu, que personne, et pas uniquement comme outil de travail. Nous donnons tant de nous, et parfois il y a si peu d’humanité dans cette gigantesque machine. Tant que nous restons dans un niveau où de vraies relations humaines existent, tout va bien. Mais il y a un autre niveau, un niveau digne de films futuristes déprimants. Et ce niveau-là donne envie de le fuir.

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