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C’est normal puisque ça se produit.

Il y a quelques jours, j’ai eu une discussion avec un collègue qui regrette l’époque de ses débuts en tant qu’enseignant (c’était il y a six ans). En discutant d’autres collègues en quelques jours, je me suis interrogée sur « les élèves aujourd’hui » : c’est indéniable, les élèves changent. J’ai commencé en 1995, et c’était très différent, sans doute plus facile en termes de confort pour enseigner. La place des élèves dans le groupe de pairs, dans la société, leur rapport à l’adulte, à l’école, aux savoirs a changé. Les règles qu’ils intériorisent ne sont plus les mêmes, non plus. C’est normal (mon physicien de papa me dirait « Évidemment que c’est normal, puisque ça se produit »), car la société aussi a considérablement changé. Les parents ont changé, les métiers, l’école, le rapport au monde, toute la communication aussi.

La question est de savoir si c’est aux élèves de « re-changer », ou à nous.

C’est à nous, de nous adapter (pas forcément de changer ce que nous sommes, ni de tout balancer aux orties). Un nous collectif : les parents, les enseignants, l’institution, les politiques. Nous ne pouvons pas attendre des élèves (et, au sens plus large, des enfants) qu’ils changent, comme ça, tout seuls, dans un sens qui nous est plus confortable. D’abord parce que l’avenir, c’est eux, pas nous. Ensuite parce que pour changer, il faut pouvoir s’adapter. Or les jeunes s’adaptent à leur monde, qui n’est pas exactement le même que le nôtre, même si nous y vivons simultanément. C’est juste que nous ne nous y adaptons pas de la même façon, car chacun de nous se débrouille en fonction de ce qu’il est, de son vécu, de ses aspirations. Et puis enfin, pour changer, il faut savoir comment, pourquoi, et avoir un répertoire d’exemples.

Notez que cela ne nous empêche pas d’exprimer notre mécontentement lorsque ça ne va pas, ni de proposer de faire autrement. Ce n’est absolument pas mon propos.

Nous, nous sommes là pour accompagner (et croyez-moi, dans le domaine de l’accompagnement, je commence à m’y connaître… 😉 ) tous les jeunes pour leur faciliter la construction d’un monde qui soit le plus beau et harmonieux possible.

Donc si une bonne fois pour toutes on pouvait en finir avec « c’était mieux avant », ce51Nc0KKWAhL._SX195_.jpg serait vraiment bien (je parle d’enseignement, hein, pas de fonte des glaces ni de représentativité des politiques, même si c’est lié au fond). Oui, des tas de choses nous semblaient plus simples, plus efficaces, peut-être plus justes, plus humaines « avant ». C’est peut-être vrai, d’ailleurs. Mais ce n’est pas constructif. Et aujourd’hui aussi, des tas de choses sont mieux, franchement mieux. Et surtout, nous sommes aujourd’hui. Alors on cesse les lamentations et on bosse pour améliorer tout ça en harmonie avec le monde d’aujourd’hui, avec les humains d’aujourd’hui. Éventuellement, en s’appuyant sur ce qui fonctionnait bien par le passé, pour le réinvestir, l’adapter, ou pas, selon les besoins et les cas.

J’en arrive à quelques évolutions des élèves, assez consensuelles chez les enseignants, moi y compris. Je ne prétends pas être exhaustive, c’est juste le fruit d’échanges ces derniers jours :

  • Les élèves ont une capacité moindre de concentration. C’est sans doute lié aux nouvelles technologies, aux nouvelles formes de communications, mais pas seulement : c’est aussi une mutation de la société, de prendre moins le temps, d’avoir moins le temps. Et ça, on n’y peut pas grand-chose à l’échelle individuelle. Les élèves approfondissent donc moins, zappent d’une activité à une autre. Pour nous, ça complique. Pour autant, des pratiques d’enseignants que j’ai pu observer réussissent à faire travailler les élèves sur un temps long de façon vraiment développée, mais ce n’est possible qu’après un long travail pour les y amener.
  • Les élèves n’apprennent pas (bien) leurs leçons. C’est vrai, il y a un fossé culturel dans les méthodes d’apprentissages entre eux et nous, d’autant que nous étions en général de bons élèves, et que, il faut bien le dire, nous sommes plus vieux. Comment faire pour que les élèves apprennent leurs leçons ? Sans doute, transmettre un message sur la nécessité et le goût de l’effort, le relayer aux parents, à l’institution tout entière. La culture aujourd’hui est plus ancrée dans l’immédiateté (il n’y a qu’à vois quand mon navigateur rame, ce que ça m’énerve !) et c’est une évolution logique. Il faut donc que nous parvenions à donner envie d’apprendre, à donner les outils pour apprendre, à développer les projets personnels des jeunes, à faire apprendre en classe (mais pas seulement), à montrer les bénéfices d’un apprentissage non exclusivement dans la classe : si les élèves ne voient pas l’intérêt de faire quelque chose qui demande un effort pas forcément agréable, aucune chance qu’ils le fassent. J’ai bien conscience de ne pas donner de techniques pour y parvenir ici, mais nous avons à notre disposition de multiples ressources, pédagogiques, didactiques, liées aux neurosciences et aux sciences de l’éducation, dans lesquelles puiser. Rien ne fonctionnera de façon immédiate non plus, et nous faudra être patients nous aussi, expérimenter, confronter à qui nous sommes individuellement, professionnellement. C’est pas l’aventure, ça ??? 🙂
  • Les élèves manquent de recul et d’esprit critique. Là, je pense que cela a toujours été le cas. J’ai moi-même de jolis souvenirs de réponses que j’ai pu faire dans des copies lorsque j’étais élève (et de grosses bêtises en tant qu’adulte). Mais aujourd’hui, prendre du recul m’est naturel. Quand un élève m’écrit ou me dit quelque chose de manifestement trèèèèèès loin de la réalité, cela me saute aux yeux. Pas à lui, car il y a des tas de choses qu’il ignore, qu’il n’a jamais vécues, qui n’ont pas de sens dans son univers, qui lui sont franchement étrangères. Comme le dit une collègue avec qui j’aime beaucoup échanger, « Faire sens, c’est compliqué ». Ooooh oui. Que faire ? Ramener au réel, façon Picard. Expliquer le monde. Expliquer en quoi et pourquoi c’est loin de la réalité. Car les élèves ont besoin de ces repères, et expliciter c’est aussi cela : transmettre à des jeunes des repères d’adultes ayant du recul et de la réflexivité, pour que ces jeunes comprennent mieux leur mode et s’y retrouvent. Pour mieux communiquer entre générations, aussi.
  • Modéliser, c’est pas gagné. Encore que… Une collègue me disait que ses élèves modélisaient vraiment bien dans le domaine de la géométrie, et moins bien côté calcul. C’est intéressant, car il y a là matière à s’interroger sur notre didactique. Dans le fond, n’est-ce pas à nouveau un indicateur d’une construction du nombre bancale, comme beaucoup de spécialistes le soulignent aujourd’hui ? Alors que la géométrie au sens des attendus de cycle 4 et de lycée se construit plus tard, et n’est donc pas comparable.
  • MAIS les élèves d’aujourd’hui veulent davantage comprendre. Ils se posent des tas de questions, sont capables de remettre en cause ce que nous leur disons. « Ils me demandent toujours pourquoi, pourquoi, pourquoi, alors que nous on acceptait plus la parole de l’enseignant sans la remettre en cause », m’a dit mon mari. Dans le fond, cela va avec des points négatifs signalés plus haut, mais c’en est une émanation positive. À nous de leur donner les moyens de se forger une opinion fondée sur des critères objectifs, scientifiques, et de ne pas s’arrêter à des idées faciles et trompeuses. C’est tout le mouvement anti fake-news en ce moment qui s’y attelle.
  • MAIS les élèves d’aujourd’hui sont ouverts à des communications de natures multiples : ils savent mieux que les langages sont divers, et dépendent du contexte. Ils ont leur langage entre pairs, leur langage avec nous, avec leurs parents. Il faut les aider à reconnaître les circonstances d’exercice de ces langages (et c’est fondamental pour qu’ils trouvent leur place dans la société), mais je les trouve plus multilingues et en attente, là encore, d’indicateurs

Après, il y a aussi les difficultés liées à des notions mathématiques. Mais là, souvent, ce sont des obstacles didactiques ou épistémologiques, et par définition, ce n’est pas nouveau.

Et puis si vous m’avez lue jusqu’au bout, c’est déjà beau, alors j’arrête.

Oh allez, juste pour conclure : vous ne trouvez pas ça fantastique, d’exercer un métier dans lequel il faut s’adapter avec le monde, en temps le plus possible réel ? C’est fatigant,  difficile, certes, mais c’est exaltant aussi.

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La note de la DEPP qui pique

La note d’information n°19.08 de la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) publiée en mars 2019 propose une analyse de l’évolution des performances en calcul des élèves de CM2 à trente ans d’intervalle, entre 1987 et 2017.

Le bilan est évidemment préoccupant. Je comprends mal qu’on puisse encore nier cette baisse. On peut chercher des biais, étudier la validité des questions évaluatives et des indicateurs, mais quelle que soit la façon dont on prend le problème, problème il y a.

Le document donne des indications sur la comparabilité des épreuves : « Des procédures et des épreuves identiques ne sont pas des conditions suffisantes pour garantir la comparabilité des résultats. Il convient également de distinguer ce qui est observé (la performance) de ce qui est visé (la compétence), des facteurs externes pouvant agir sur le niveau de performance indépendamment du niveau de compétence. Ainsi, il est possible que certains items s’avèrent plus difficiles ou plus faciles qu’il y a trente ans pour des raisons qui ne sont pas directement liées au niveau de compétences des élèves. » On nous explique ensuite quel modèle statistique a été utilisé, pour repérer et ne pas prendre en compte les biais. ce n’est pas détaillé, mais au moins il y a matière à approfondir, ce que je vais faire pour ma part.

Du point de vue de l’évolution des résultats, voilà :

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Mais ce n’est pas tout. On lit aussi que « le taux moyen de non-réponse se situait autour de 4 % en 1987 ; il est de plus de 14 % en 2017 » sur les problèmes, autour « de 2 % en 1987 contre 15 % en 2017 pour les additions et de 6 % en 1987 contre 25 % en 2017 pour les soustractions. » C’est un problème bien identifié depuis longtemps chez nos petits Français : ils ne répondent pas s’ils ne sont pas sûrs. Leur rapport à l’erreur est inhibant, pour beaucoup. Cela devrait nous faire remettre en question le schéma classique de l’évaluation et du rapport à l’erreur. Ce n’est pas faute d’y travailler, dans les dispositifs de formation.

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D’autre part, l’origine sociale est encore plus déterminante qu’avant. Et « on observe, en 2017, un écart de 21 points entre les performances des élèves scolarisés hors éducation prioritaire (score moyen de 179 points) et ceux scolarisés en éducation prioritaire (score moyen de 158 points). » Là aussi, c’est une faiblesse particulière et insupportable de la France. Jean-Paul Delahaye attire l’attention sur cette injustice depuis bien longtemps, et il n’est pas le seul.

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Une autre infographie enfonce le clou :

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Le Monde en a fait un article :

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Dans cet article, Stanislas Dehaene est cité disant que les meilleurs élèves d’aujourd’hui ont le niveau des pires d’il y a trente ans, ce qui me paraît tout à fait absurde. La « valse des réformes » est désignée comme étant en cause, entre autres. Alice Ernoult, interrogée par le journal, dit  » Les coups de balancier ne nous laissent pas le temps d’apprivoiser les programmes. Les pratiques n’ont pas le temps de s’installer qu’elles sont déjà remplacées. Et les parents voient leur aîné apprendre comme ceci, leur cadet comme cela… On ne peut pas créer une culture du nombre partagée dans la société de cette façon-là ». C’est même un problème de fond qu’évoque là Alice, celui de la culture partagée. Toute notre société porte actuellement, au fil des semaines, cette question. La conclusion de l’article évoque l’importance de la formation des enseignants et la trop grande place prise par les jeux politiques. Un autre article évoque précisément cette question, en faisant référence aux laboratoires de maths, aux RMC :

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Alors je vais répéter ce que j’ai dit en formation pendant deux jours : ce n’est pas inéluctable. Travaillons ensemble, avec tous les chercheurs, tous les enseignants, tous les cadres pour qui les enfants sont au centre des préoccupations. Faisons fi des dogmes et des querelles de chapelle, et à l’attaque. Faisons entendre notre voix lorsque les choix politiques, justement, ne nous semblent pas les bons, et ne nous arrêtons pas là.  Ecoutons toutes les autres voix. Soyons force de proposition, tous, quels que soient nos avis, nos vécus, nos engagements, et surtout n’abandonnons pas.

C’est trop facile de se lamenter. Et nous nous devons d’être utiles.

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Next : Bordeaux.

Première session de formation RMC terminée. Me revoilà dans le train, direction la maison et ma tribu. J’ai attendu avec impatience ces journées, et je reviens ravie : pour une première en formation nationale, cela aura été une très chouette aventure. Les retours des collègues sont positifs, je me suis sentie utile, je maîtrise bien mes contenus, sans m’accrocher à mes notes. J’ai beaucoup appris, au final, en assez peu de temps, pour en arriver là. Avec le recul, je m’aperçois que j’ai vraiment beaucoup travaillé, beaucoup réfléchi. Mais ce boulot en aura valu la peine à plusieurs égards. Je sors de là plus compétente, plus cultivée et confiante. J’ai développé ma professionnalité de formatrice. J’ai consolidé et agrandi mon réseau, approfondi des amitiés, développé des relations de confiance réciproque. Les collègues formés ont été formidables : réflexifs, réactifs, curieux, communicants, francs, intéressants… J’ai conscience de participer un événement, et j’en suis vraiment heureuse. J’ai aussi trouvé un super resto à Rennes, et un excellent gîte… Même si ce n’était pas la priorité, c’était bien agréable, en plus avec un collègue et ami formateur, normand également, avec qui échanger et réfléchir.

Je vais analyser les bilans de mes collègues formés, à présent, pour savoir comment améliorer mon contenu pour Bordeaux la semaine prochaine. Et puis je vais dormir, et cette fois ne pas me relever en pleine nuit pour visionner une conférence pour lever un affreux doute nocturne…

En passant, Rennes est une ville tout à fait mathématique :

Bon, sauf à la gare : la SNCF bretonne n’est pas au point sur la représentation de la file numérique.

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Evaluation rime avec ambition

Récemment, un collègue est venu dans ma classe avec une demande qu’on ne m’avait pas encore faite : être en observation lors d’une évaluation. Je reçois régulièrement des collègues d’autres établissements dans ma classe, mais en général ils souhaitent « voir comment je fais », voir des mises en oeuvre d’activités de manipulation, le lien manipuler-verbaliser-abstraire, comment les compétences sont mobilisées explicitement,  comment la coopération est un levier, comment je différencie. J’aime beaucoup ces visites, car mes collègues allient expertise, tact et franchise : ils me font progresser, nous échangeons, en général durablement.

La requête de mon collègue était donc originale. Il m’a expliqué être intrigué par mes « méthodes » (je n’ai pas de méthodes, je m’adapte pour amener mes élèves à atteindre mes objectifs, en fonction de ce qu’ils sont) et penser « tout voir au travers des pratiques évaluatives ». Ça se défend : dis-moi comment tu évalues, je te dirai comment tu enseignes ? Possible.

Mon collègue a donc attendu une évaluation mensuelle pour venir observer. Il n’a pas aimé du tout, dans un premier temps. J’ai eu l’impression d’avoir en face de moi le moi-même d’il y a vingt ans : une Claire qui voulait une classe-autobus, notait au quart de point, considérait les évaluations comme des bilans, d’une certaine façon des événements dans la vie de la classe. Du coup, je l’ai bien compris.

Voici ce qu’il n’a pas aimé :

Les élèves se déplacent sans demander la permission, sans cesse.

Ils ne se déplacent pas sans cesse, mais lorsqu’ils en ont besoin : pour déposer leur carnet parce qu’ils ont besoin d’emprunter un rapporteur, pour aller chercher du brouillon, pour emprunter un glisse-nombre, pour venir me poser une question au bureau, pour venir à la table d’appui parce qu’ils se sentent en difficulté et ont besoin d’un coup de pouce. Cela ne me gêne pas : j’aime cette autonomie, qui les rend davantage chercheurs, car plus responsables.

Les élèves n’ont pas les mêmes sujets, quand même c’est embêtant en terme d’équité.

Je trouve plutôt inéquitable de proposer à certains élèves des tâches dont je sais qu’ils ne peuvent pas les réaliser, et à d’autres des tâches dont je sais déjà qu’ils savent les traiter. Mon but est de les pousser à aller plus loin, avec comme niveau minimal celui du socle. L’évaluation des compétences est en conséquence : j’attribue un point vert pour réaliser tout à fait bien une tâche au niveau du socle, et deux points verts à qui va plus loin. Et même le Graal, le carré bleu, à qui dépasse franchement les objectifs. Pour certains de mes élèves, les carrés bleus, c’est l’objectif. Pour d’autres, c’est d’avoir « moins de rouge », ou d' »avoir vert » dans une compétence donnée. Ça me va, si c’est bien vu. Et sinon, on en discute pour recalibrer les objectifs personnels qui se décalent. Car chacun doit avoir de l’ambition.

Traiter des exercices sur les décimaux avec un glisse-nombre, c’est trop facile.

Je ne crois pas. Je vois dans l’usage du glisse-nombre, comme de tous ces outils que je mets à disposition, un outil d’apprentissage. Aujourd’hui, mes évaluations ne sont pas un « clou du spectacle » : ce sont des non-événements, et des moments d’apprentissage. Probablement parmi les plus efficaces. Les élèves se détacheront de ces outils, progressivement. Je leur laisse le temps. Plusieurs viennent en chercher à mon bureau et ne l’utilisent pas vraiment : ils le regardent, l’ont en main et c’est tout. Cela les rassure, sans doute. Dans quelques semaines, tous auront le glisse-nombre dans la tête.

Réévaluer des compétences anciennes échouées, c’est trop compliqué et ça ne donne pas de poids à l’évaluation initiale.

Pour la première partie de la proposition, c’est un peu vrai, c’est compliqué, en tout cas délicat et chronophage. Mais mes élèves progressent bien ! Pour la deuxième partie, je ne suis à nouveau pas d’accord : les élèves veulent réussir du premier coup. Mais ils savent que s’ils échouent selon leurs critères, ils auront une autre chance. Encore aujourd’hui, une élève est venue me voir, la voix tremblante, en fin d’évaluation : « madame, il y a trois exercices que je n’ai pas réussis, est-ce que vous croyez que je pourrai refaire une évaluation sur ces compétences-là pour me rattraper ? » Oui, c’est possible, je prépare ça pendant le week-end et à la prochaine heure de perm tu la fais, ai-je répondu. Ma petite élève a retrouvé le sourire : elle est sûre de pouvoir être compétente la fois prochaine, car de son propre aveu « elle n’est pas loin d’y arriver ». Elle savait bien ce que je lui répondrais, et pourtant elle avait quand même une grosse angoisse de ne pas avoir réussi du premier coup.

Moi mes élèves, sans notes, ils ne travailleraient pas.

Ah bon ? Pourquoi les miens travaillent sans note, alors ? Note ou pas note, ce n’est pas la question : évaluer n’est pas noter. À mon sens tout est définitivement dans l’ambition, l’exigence. C’est ça qui donne de l’importance, un prix, aux apprentissages.

Évaluer les compétences c’est trop compliqué.

Au début, c’est différent et les gestes professionnels ne sont pas les mêmes, il faut donc trouver ses marques. Aujourd’hui, je pense corriger plus rapidement, et, surtout, bien mieux, au sens où je peux décrire précisément ce que mes élèvent savent et ne savent pas, savent faire et ne savent pas faire encore.

Et puis finalement…

Le collègue est reparti avec les évaluations de mes élèves, photocopiées. Aujourd’hui, il m’a réécrit : il évolue car il voit des productions qui le surprennent : mes élèves s’expriment beaucoup à l’écrit (pas forcément de façon juste et efficace, mais ils expliquent leurs arguments), vont plus loin que les attendus que mon collègue estime « classiques », répondent même lorsqu’ils ne sont pas sûrs d’eux, sont capables de transformer une consigne pour me montrer qu’ils savent « faire des choses », quitte à la simplifier (« j’ai remplacé 5/7 par 1/3 parce que là je sais faire »). Il voit quelles compétences sont acquises, lesquelles sont  retravailler. Même mon référentiel semble faire sens pour lui, ce qui est un très bon signe dans un temps si court. Malheureusement, je ne fais pas réussir tous mes élèves. Mais personne ne me rend copie blanche, personne n’a rien appris. Ce n’est pas suffisant, mais c’est mieux qu’en début de carrière.

En discutant avec mon collègue, je me suis rendu compte que j’étais assez sûre de mes pratiques évaluatives. Ça change un peu : j’ai une furieuse tendance à douter. Mais là, avec le bénéfice de l’expérience, je suis bien en équilibre. J’espère ne pas m’encroûter… Ni me contenter de trop peu. Je ne crois pas, mais au cas où, je vais y réfléchir.

J’ai hâte de continuer d’échanger avec ce collègue : la contradiction argumentée, c’est un bon carburant !

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Cliché, quand tu nous tiens….
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Le référentiel de compétences des enseignants australiens

Franck Ramus, du CNRS et de l’ENS, nous a présenté aujourd’hui, lors des Assises de la formation continue, les travaux du groupe de travail du comité scientifique de l’Éducation Nationale sur la formation des enseignants. En particulier, il nous a présenté une réflexion sur le référentiel de compétence des personnels enseignants.

Selon lui, le référentiel de compétences est listé plus qu’organisé ou hiérarchisé. Il y a une absence de progressivité aussi au niveau de détail. Trop de compétences sont visibles au premier niveau et il est peu mémorisable (et méconnu de la plupart des enseignants par ailleurs).

Franck Ramus nous a présenté le référentiel australien. Et je dois dire qu’il semble très bien fait : il est très clair et lisible.

Chaque compétence est explicitée par niveau de maîtrise : la première colonne est celle d’un enseignant en formation, la dernière est celle d’un enseignant formateur. Cela permet d’affirmer le principe de formation continue au long de la vie, et de progression professionnelle.

Le référentiel est ici, ou en téléchargement là : QCT_AustProfStandards[1]

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L’émotionnel découpé en rondelles

J’ai vu passer sur Twitter une référence à une infographie de Daniel Goleman sur , relayée par Eduvoice. Elle m’a intriguée, car en même temps elle m’a attirée (je suis convaincue de l’importance de compétences dites « émotionnelles » pour enseigner et former), et immédiatement agacée (j’ai le même genre d’impression quand je lis ce type de document que si je lisais un horoscope).

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Daniel Goleman est docteur en psychologie clinique et développement personnel, et journaliste au New York Times. Il a écrit des livres, sur l’intelligence émotionnelle, l’attention, le leadership, la méditation entre autres.

Sur ce blog, qui propose une synthèse claire, j’ai lu que ce que Daniel Goleman appelle l’intelligence émotionnelle se décompose en cinq catégories, représentées sur l’infographie ci-dessus. Chaque composante de décline en compétences émotionnelles « sans lesquelles une performance professionnelle hors pair est impossible ». Et chaque compétence se répartit par ailleurs en plusieurs groupes.

Je suis perplexe. Je le serais sans doute moins si je lisais les ouvrages de monsieur Goleman, cela dit : c’est facile de donner un avis sans savoir ce qu’il y a derrière. Pourtant, je ne le ferai pas. Sans doute parce que mes motivations premières et mes besoins actuels sont ailleurs, sans doute aussi parce que les titres d’ouvrages et le type de communication de Daniel Goleman me mettent à distance, car ils ne me correspondent pas.

Mais quand même, j’ai des questions.

La conscience de soi, ok, je vois.

Dans l’empathie, la « passion » du service, qu’est-ce que c’est ? Pourquoi la sensibilité politique ? Dans quel sens ?

Côté maîtrise de soi, pourquoi placer l’innovation ? En plus, je crois peu au concept d’innovation (hors nouvelles technologies). Je crois qu’on réinvente, qu’on s’approprie, qu’on déforme, qu’on améliore, qu’on réactualise, mais pas qu’on innove, bien souvent.

Dans la motivation, l’exigence de la perfection me laisse sceptique. Je crois que c’est illusoire, vaniteux et qu’au final c’est la plupart du temps un frein à l’imagination et l’audace. Et puis ce qui est humain est par nature imparfait, et j’aime ça. L’optimisme aussi me laissait songeuse : si c’est au sens de l’énergie, d’accord. Mais généraliser l’optimisme comme composante de la motivation ne me convainquait pas. Pourtant je suis assurément à ranger côté optimiste. Mais je voyais ça comme mon style personnel, pas une composante à généraliser pour réussir dans la vie. En même temps, le principe d’éducabilité, indispensable pour enseigner et former, est assurément dans l’optimisme. Donc là, je change d’avis. Hop. Je ne suis toujours pas fan du choix du terme optimisme, mais d’accord.

Dans la catégorie attitudes sociales, je déteste le mot influence. En tant que formatrice, je ne veux surtout pas exercer une influence. Je veux partager, réfléchir collectivement, échanger. Pas influencer. Et je ne comprends pas le terme de leadership en fait, mais lest possible que j’y mette une certaine mauvaise volonté.

Peut-être que ce qui m’embête, c’est cette façon de catégoriser, de découper en rondelles. Ou bien c’est la volonté annoncée initialement de chercher à atteindre des capacités professionnelles hors pair. J’essaie de m’améliorer en continu, et j’y investis beaucoup, beaucoup de temps et d’énergie. Mais ce que je veux, moi, c’est être utile. Pas être hors pair. Je veux être parmi les semblables, avec eux, pour nous tous.

Je manque sans doute de gnaque. Mais ce n’est pas grave, parce que ça va très bien comme ça. Et surtout, cette infographie n’a pas été faite, je suppose, en lien avec mes métiers. Je ne peux donc pas projeter mes problématiques comme ça, directement. En plus elle a été traduite, et il faudrait aller chercher la version originale.

Mais n’empêche, ça me chiffonne. C’est amusant, parce que c’est épidermique. Tsss.

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Evaluer des brouillons pour visiter des cerveaux (5)

Dernière analyse pour le moment (un peu bâclée, il faut que j’aille en cours) : j’avais choisi cinq premiers brouillons de la pile, au hasard, pour voir si j’avais des analyses à formuler sur tous. Manifestement oui. je me demande maintenant si j’en aurais autant à dire sur chacun des autres… Je suppose qu’il y aurait des redondances, mais je suis surprise de la variété de ces cinq productions piochées aléatoirement.

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  • L’élève a compris le principe de proportionnalité : 3 mois-3 minutes, 1 mois-1 minute.
  • Ensuite, l’élève se met à la recherche d’un jour. Alors il divise systématiquement par 2 : 1mois, 15 jours, 7,5 jours (pourquoi ×12 heures ?), 3,25 jours, et un essai inabouti par manque de temps pour diviser encore par deux. Ainsi, il a du mal à élaborer une stratégie anticipée. Il espère que « ça va bien tomber ». Mais il ne procède que par division et ne bidouille pas par addition ou soustraction comme cela arrive parfois.
  • Diviser 3,25 par 2 pose problème, ce qui est matérialisé par les fiches et le petit rond au-dessous du 5. L’élève a divisé 3 par 2, a écrit 1,5, et a dû se poser ensuite la question de quoi faire de ce « ,25 » entouré et fléché. Il est probable qu’il conçoive le décimal comme la concaténation de deux entiers, et qu’il envisage séparément partie entière et « nombre formé par la succession des décimales ».
  • Comme l est troublé, élève cafouille entre ses calculs de jours et ses calculs de secondes.
  • Les égalités ne sont pas légales. Le signe « = » est utilisé comme un mot de liaison. C’est très fréquent jusqu’en cinquième, et bien difficile à éliminer, comme mauvaise habitude, même bien après.