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« J’ai pas compris alors qu’on mas expliquer »

C’était un dimanche de mai dernier. Il faisait beau, chaud, avec de l’orage dans l’air. Je corrigeais des copies. Jusqu’ici j’étais plutôt satisfaite des acquis des élèves : la majorité avait appris ses leçons et savait utiliser ses connaissances ; ils avaient bien progressé sur les fractions, certaines notions étaient enfin bien d’aplomb après une lutte des plus âpres. Et puis les élèves justifiaient vraiment, maintenant.

Je terminai une copie de plus, j’entamai la suivante. A côté du premier exercice, je lus un message écrit en gros : « J’ai pas compris », avec une grosse rature en dessous.

L’exercice demandait de simplifier des fractions. La quasi-totalité des élèves avait réussi celui-ci. Le deuxième exercice demandait de trouver par quels nombres on peut simplifier des fractions données, en cochant des cases. L’élève dont je corrigeais la copie s’était trompé presque partout. Pas la peine d’aller jusqu’aux tables de 3 ou de 9 : déterminer si deux nombres sont divisibles par 3 ou par 5 lui posait problème.

« J’ai pas compris ». D’accord. Je regardai le reste de la copie, et je vis peu d’acquis, très peu. Cette évaluation avait été donnée hors classe. La collègue qui avait surveillé avait bien veillé à utiliser la multitude de post-it dont j’avais émaillé le sujet en cas de question des élèves, pour éclairer une consigne, expliquer un mot ou donner un coup de pouce, mais je n’étais pas là. Je n’avais pas pu aider comme pour les évaluations en classe, pour débloquer, relancer, encourager, signaler, soutenir. Je fais beaucoup ça, en éval. Je note dans mon carnet la nature et l’ampleur de l’aide apportée, pour en tenir compte dans l’attribution des niveaux de compétences, mais au moins les élèves ne restent pas en panne ; j’essaie de leur donner le plus de chances possibles d’exprimer leur potentiel.

Cet élève est en difficulté, depuis des années selon son livret scolaire. Pourtant, j’avais réussi à le mettre en selle tout au long du premier semestre. Il dépassait 45% de compétences acquises, ce qui n’est pas suffisant, mais laissait des perspectives accessibles. A la fin du deuxième trimestre, il atteignait 40%. En mai, au moment où je corrigeais sa copie, il en était à 25%, et ses dernières productions laissaient entrevoir un effondrement. Il y avait un virage, qui se jouait là tout de suite.

Alors que faire ?

D’abord, je me suis sentie un peu découragée. Et puis je me suis dit : « en même temps c’est inévitable : depuis plusieurs semaines il est peu attentif et s’agite. Alors il n’apprend pas : pas d’écoute en classe, pas de boulot à la maison, voilà ».

Voilà ? Vraiment ? Allais-je simplement m’arrêter là et passer à la copie suivante ? Non. Plus haut j’ai écrit « Pourtant, j’avais réussi à le mettre en selle tout au long du premier semestre ». Si l’avoir remis en selle était mon œuvre, pourquoi son échec ne me serait-il pas imputable ? Cet élève est doté d’une intelligence parfaitement normale selon mes observations, et même particulièrement vive. Ça se bouscule façon petit pois sauteur. D’ailleurs, comme pour beaucoup de mes élèves, mes tabourets oscillants, acquis pour aider les élèves qui souffrent de troubles de l’attention, l’ont vraiment aidé. Pour lui, j’ai alterné avec les tables hautes, je lui ai donné des tâches adaptées avec moins d’écriture, je l’ai sollicité dès qu’il avait la possibilité de bouger : fermer un store, distribuer des documents, sortir de la classe… J’ai essayé de dialoguer, de cadrer fermement, de me fâcher, je l’ai isolé juste devant moi pour lui permettre de se concentrer et que ses camarades le puissent aussi, mais non. Ça n’a pas marché plus d’une ou deux séances, parfois trois. Soit j’acceptais de le laisser bricoler ses stylos toute l’heure et ressortir bleu comme un schtroumpf, ce dont je ne suis pas capable, soit je l’incitais à suivre et c’était au mieux délicat, la plupart du temps tendu, parfois conflictuel. Parce que moi aussi, j’ai mes limites. De résistance, mais aussi et surtout d’acceptabilité. Une classe est un collectif, le prof le chef d’orchestre. Si le joueur de trompette s’amuse toutes les deux minutes à trompeter en roue libre, on n’entend plus rien et ce n’est pas harmonieux. C’est le désordre. Brrrr, on n’aime pas ça, nous les profs, le désordre. Parce qu’être en mesure de réfléchir demande des conditions assez précises. Et c’est aussi respecter les autres élèves que de veiller à l’ambiance de travail.

Il n’empêche, j’avais le cœur gros et je bloquais sur sa copie. Je regardais son message en pensant : « d’accord, tu n’as pas compris. Tu me l’écris ; pourquoi ? Tu appelles à l’aides ? Tu es désolé ? Tu réalises aujourd’hui que tu n’as pas suivi ? Que puis-je te répondre ? Et il y a le gribouillis, au-dessous. Alors là, tu as bien gribouillé, mon garçon, mais ça ne va pas suffire. Qu’as-tu écrit ?

J’ai déchiffré, jusqu’à lire clairement : « alors qu’on mas expliquer ». Pfou.

J’avais le cœur encore plus gros, à ce stade. Un jeune de 12 ans qui écrit qu’il n’a pas compris alors qu’on lui a expliqué ne se sent pas bien, forcément. Il reconnaissait ainsi que je suis revenue souvent sur le métier, en artisane entêtée. Il reconnaissait que je ne l’ai pas abandonné. D’ailleurs il arrivait à simplifier des fractions, à en additionner et à en soustraire, au tableau, les jours où il voulait bien travailler. Jamais du premier coup, jamais sans mon soutien, mais il y avait un début. Un début ni soutenu par une attention suffisante ou continue, ni par le moindre travail à la maison. Alors que la classe avançait dans les notions, dans la complexité et l’enchâssement des tâches, lui, devant l’évaluation, n’y arrivait pas.

Bon c’était pas tout ça, mais je n’avançais pas mes copies. Alors j’ai fait le point.

J’étais triste pour cet élève, ok. Je ne l’avais pas laissé tomber, il le savait, bien. Lui et moi étions collectivement en échec pour le faire réussir en mathématiques. Ça, il fallait que ça change et qu’au moins je stoppe la chute récente. j’avais essayé des tas de choses, ça n’avaient pas fonctionné. Que pouvais-je essayer d’autre ? Là, comme ça, je ne savais pas. Nous étions au début du troisième trimestre, le conseil de classe n’avait pas suggéré de plan particulier. D’autres collègues se trouvaient dans la même situation que moi avec lui, mais pas tous. Ce n’était pas la peine que je cherche la solution miracle : il n’y en a pas. Mais je pouvais encore faire mieux. Ne pas baisser les bras, déjà, continuer de tenir à mes règles de classe, à orchestrer comme je le pense judicieux et adapté, et continuer de réfléchir.

Mon objectif a été de préparer le terrain pour la quatrième. Trouver des gestes pédagogiques, des contenus, une ergonomie qui soit plus efficace, plus rapidement ; cette année j’ai mis du temps à l’aider avec mes tabourets, par exemple. J’ai essayé de trouver des pistes, je les ai mises par écrit. Soit j’ai cet élève en quatrième et zou, soit je peux transférer ces pistes à mes collègues s’ils le souhaitent.

Allez, je lui écrivis simplement, ce jour-là : « Tu es capable de comprendre, mais pas sans effort. Je veux toujours t’aider ! », je finis le paquet de copies et à l’attaque pour la suite.

Elle a été compliquée, la suite. Cet élève savait vraiment bien comment me mettre les nerfs par-dessus le tricot. J’ai beaucoup lutté contre l’envie d’agir pour ma tranquillité et celle de la classe. Sauf qui lui aussi était « la classe ». Et que celui qui se construit, c’est lui. Moi, j’ai les nerfs solides et je peux bien prendre sur moi.

Après une assez longue absence pour maladie, puis des absences perlées, il est revenu. Sur la résolution de problèmes, il était en progrès. Sur des thèmes qui ne nécessitaient pas trop de connaissances antérieures, ça allait plutôt bien aussi. Il a progressé dans certains domaines, pas dans d’autres. Au total, il a validé 20% des compétences que je visais. Moins qu’en mai. Je n’ai pas réussi à le faire remonter. Pourtant, je pense que j’ai limité les dégâts : d’abord parce qu’il a de nouveau travaillé en classe, ensuite parce qu’il est venu sur des temps du midi pour faire les devoirs maison avec moi, spontanément, et à chacune de ses heures libres il était devant ma porte pour savoir s’il pouvait venir dans ma classe au lieu de rester en permanence.

Je n’ai pas réussi à faire remonter son taux de compétences et j’en suis dépitée. Mais avec 25% en mai, avec ses absences, c’était difficile. Je ne peux pas me contenter de cela, mais je dois aussi replacer les choses dans leur contexte. Je ne suffis pas à faire réussir mes élèves. J’ai au moins réussi à ne pas briser le lien, à ne pas lui plomber sa confiance, à l’inclure. J’aurai réussi à ne pas baisser les bras et à ne pas céder à l’agacement que ses attitudes suscitaient en moi.

Et il est hyper bon en proba et solide en calcul littéral, aussi.

Merci à David ! 😉

Une réflexion au sujet de « « J’ai pas compris alors qu’on mas expliquer » »

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