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Quelle place pour les maths ?

The conversation a publié le 8 février 2022 un article qui retrace l’histoire de la place des mathématiques dans l’enseignement secondaire.

https://theconversation.com/quelle-place-pour-les-maths-en-france-175718?utm_medium=Social&utm_source=Twitter#Echobox=1644404213

Au milieu du XIXe siècle, dans l’enseignement secondaire classique (le seul secondaire qui existe alors, réservé de fait à moins de 2 % des garçons), un lycéen, en suivant un cursus complet de la sixième à la terminale, passe 40 % de son temps en latin et grec (deux fois plus en latin qu’en grec), 13 % en français, 11 % en histoire-géographie, 11 % en mathématiques et en sciences, 8 % en langue vivante.

En 1902, une réforme crée trois sections en seconde : une section latin-grec (A), une section latin-langues (B), une section latin-sciences (C) et plus tard une section moderne, langue-sciences (D), après un premier cycle sans latin. Elle est moins « prestigieuse » que les trois sections précédentes, moins bien évaluée.

Avec la course aux étoiles et à la technologie en général, le latin devient un objectif moins prioritaire. Les sciences, elles, gagnent en attrait :

« Puisqu’en notre temps la France doit se transformer pour survivre, elle va dépendre autant que jamais de ce que vaudra l’esprit de ses enfants à mesure qu’ils auront à assumer son existence, son rôle, son prestige […]. Il s’agit que l’enseignement qui leur soit donné, tout en développant comme naguère leur raison et leur réflexion, réponde aux conditions de l’époque qui sont utilitaires scientifiques et techniques ».

Mémoires d’espoir de Charles de Gaulle

En 1965 apparaissent quatre séries (ou filières) générales : A (littéraire), B (sciences économiques et sociales), C (mathématiques), D (sciences expérimentales) :

Mais la filière C (dite « maths-sciences », rebaptisée depuis S après sa fusion avec l’ancienne filière D) a été convoitée bien au-delà de ce à quoi elle devait normalement (fonctionnellement) conduire, à savoir des orientations spécifiques requérant des capacités particulières dans le domaine mathématique et scientifique.

Du fait de sa position dominante de filière d’excellence, elle a ouvert pratiquement à tout (et souvent en priorité), ce qui a conduit à un certain nombre de dysfonctionnements en chaîne du système, au détriment de la filière B (rebaptisée depuis SES, « sciences économiques et sociales ») et surtout de la filière A (« littéraire » rebaptisée depuis L). Dès 1983, le rapport sur les seconds cycles a souligné que « les études à dominante scientifique, détournées de leur finalité, servent en fait à définir une élite ». Depuis cette date, tous les rapports sur le lycée, tous les projets de réforme ont voulu « rééquilibrer les filières et les séries » en luttant contre la prééminence du bac scientifique constitué en voie royale.

Cela n’impliquait pas que les maths en elles-mêmes étaient la voie royale. Au contraire même, à certains égards. Certes, c’était parce qu’il y avait des mathématiques d’un plus haut niveau dans cette filière que dans les autres que cette filière a pu devenir la « voie royale ». Mais nombre d’élèves l’ont choisie non pas pour se préparer à des études supérieures requérant un haut niveau de mathématiques mais parce qu’on pouvait avoir ce baccalauréat-là avec des notes moyennes, voire médiocres, en mathématiques, compensées par de bonnes notes dans d’autres disciplines et que – ce faisant – ce baccalauréat C ou S était de fait moins un baccalauréat « maths-sciences » qu’un baccalauréat généraliste d’excellence planant au-dessus des autres.

Et là, rapidement, ça dérape, sans qu’aucune réforme ne parvienne à rééquilibrer les filières entre elles : la filière C devient la filière d’excellence. Moi qui hésitais entre une orientation post-bac en prépa littéraire, prépa scientifique ou prépa économique, j’avais bien été prévenue : quel que soit ton choix, passe par C, c’est un tremplin plus efficace. Bon, ça m’arrangeait bien car j’adorais les maths (et les lettres et la philo et les langues. Mais les maths, plus, quand même). D’un autre côté, ça ne m’arrangeait pas, car les sciences physiques n’ont jamais trop pris sens dans ma tête (sauf certains domaines comme la méca, par exemple) et que l’exercice de la SVT se rapprochait pour moi de celui de l’éco ou de l’histoire-géo, fort laborieux… Toutefois, en C, je pouvais conserver le latin et le grec, ce qui contrebalançait.

C’était déjà choquant, cet élitisme. Nous le vivions, nous le savions, certains d’entre nous étaient satisfaits de la situation, avec une impression confortable d’entre-soi. D’autres, dont je faisais partie, et qui socialement n’avaient pas la place dans cet entre-eux, considéraient cette situation empreinte de mépris comme absurde. C’est d’ailleurs un des éléments qui m’a amenée à refuser d’aller dans les classes préparatoires pour lesquelles j’avais constitué un dossier, qui m’avaient admises. Ces classes me proposaient une formation solide, certes, mais aussi de reproduire en pire ce que j’avais personnellement vécu au lycée. J’ai donc opté pour l’université, avec bonheur, encouragée par mes parents (merci papa, merci maman ❤ ).

Je n’ai aucun doute sur le fait que la situation a aujourd’hui changé, en classes prépas, par la force des choses mais aussi grâce à une volonté commune de lutter contre cet élitisme des années 90.

Mais alors, pourquoi la réforme du lycée me défrise-t-elle, puisque j’aurais pu, si je l’avais vécue en tant qu’élève, choisir maths et encore maths, langues et cultures de l’antiquité, sciences du numériques (sur TO7-70 ou sur MO5, ça aurait donné !) et conserver les lettres, la philo et les langues ? Pour plusieurs raisons :

  • Je n’étais pas à l’aise dans la SPC et la SVT, certes, mais j’y ai appris beaucoup de choses qui ont élargi ma compréhension du monde. Encore hier, quand mon mari s’est demandé pourquoi les avions laissent des trainées blanches dans le ciel, de quoi elles sont faites et pourquoi elles demeurent, c’est sur la base de ce qu’on m’a appris au lycée que j’ai pu réfléchir et émettre des conjectures sensées ;
  • Dans ces disciplines comme dans les autres, on m’a enseigné à ne pas m’arrêter à une intuition ou une croyance et on m’a donné des outils de recherche pour aller chercher l’information, les éléments de compréhension, qui diffèrent dans leur méthodologie selon les disciplines. Et ça, ça rend plus intelligent. Ca permet aussi de mieux comprendre les autres disciplines, par homologies ou par opposition ;
  • Sortir de sa zone de confort permet de développer des compétences et d’être plus agile.

Ce que j’aime bien dans cette réforme, c’est l’ouverture de multiples combinaisons et la suppression des filières. Mais pour ce qui est des maths plus précisément, on ôte tout un champ de culture absolument et de plus en plus nécessaire aux élèves et aux adultes. La question posée par tous les journalistes avec qui j’ai échangé ces derniers jours, c’est « mais est-ce qu’on ne peut pas considérer qu’en fin de seconde les jeunes ont acquis un socle de connaissances suffisant ? » Cette question est légitime mais elle est à côté de la plaque : les mathématiques demandent du temps pour être construite comme outil de pensée. Si on s’arrête trop tôt, on oublie, tout simplement. D’autre part, les mathématiques ont des spécificités : le rapport à la vérité, l’ancrage dans l’abstraction (ce qui en constitue une difficulté, c’est vrai ; mais chacun est capable d’y naviguer) par exemple. La question n’est pas tellement celle des connaissances, à mon sens. On pourrait sans doute enseigner d’autres connaissances en cours de maths, faire d’autres choix (bon, il y a des invariants, quand même…). Faire varier quantitativement et qualitativement les contenus des maths au lycée est très bien. Lutter contre l’hégémonie supposée (fantasmée, aujourd’hui ?) des maths est nécessaire. Je suis atterrée quand j’entends dire « oui, en maths les Français ne sont pas bons mais on a une des meilleures recherches du monde, avec plein de récompenses. » C’est super, ça, d’avoir creusé des écarts et d’éloigner une très grande majorité de la population des maths ? Ce qui compte, ce sont des jolies médailles données à une poignée de personnes ? Non.

Ce qui importe, c’est de pouvoir tous raisonner, apprendre la preuve, la démonstration, structurer un raisonnement, distinguer la portée d’un exemple de celle d’un contre-exemple, apprendre à ne pas trouver, à échouer, à se corriger. Les connaissances jouent le rôle de carburant, mais je les vois comme secondaires : si on est bien outillé du point de vue du raisonnement, on pourra les acquérir quand on en aura besoin.

Une réflexion au sujet de « Quelle place pour les maths ? »

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