A l'attaque !·Apprendre·Chez les chercheurs·Education·Enseignement·Formation·Je suis fan·L'éducnat·Lire

Pratiques et discours sur les pratiques : le grand malentendu

Puisque je suis bien lancée pour dépiler les différentes collines de boulot qui jalonnaient mon horizon, je m’attaque cet après-midi à mon troisième écrit dans le cadre du DU passeurs. J’avais envie de lire ce texte, qui me faisait envie de loin :

Je n’ai pas été déçue ! Quelle belle clarté de propos, et par un homme qui a les pieds sur Terre et un recul époustouflant. D’ailleurs je me suis souvenue l’avoir entendu ; c’est sans doute ce souvenir qui m’avait alléchée pour lire ce document, conseillé par nos formateurs du DU.

Alors bon, je vais en citer quelques points qui m’ont frappée, mais il faut le lire en entier, si le sujet vous intéresse. Le coeur du texte, sa motivation, c’est de se poser la question des sciences de l’éducation (j’en a parlé ici cette semaine) : que sont-elles ? Pourquoi sont-elles tellement interrogées dans leurs fondements ?

En somme, je suis spécialiste d’une chose floue, sans frontières claires et difficile à identifier. Ce qui, évidemment, n’est pas très agréable d’un point de vue narcissique.

Bernard Charlot explique que le métissage du champ de savoir des sciences de l’éducation est en même temps sa raison d’être, sa force peut-être, mais aussi ce qui les fragilise :

Par définition, c’est une discipline épistémologiquement faible : mal définie, aux frontières floues, aux concepts fluides. Elle n’a pas et n’aura jamais l’apparente pureté et clarté de la sociologie ou de la psychologie. Qui fait de la recherche en éducation est toujours un peu suspect et souvent obligé de se justifier

Hé bien cela doit être épuisant, de travailler dans un champ aux contours flous. Je suppose que quand on est chercheur en sciences de l’éduc, le thème sur lequel on effectue sa recherche prend le pas et gomme cette question générale, mais quand même. Ce n’est pas confortable. Et devoir justifier son objet de travail, sans pouvoir asséner un argument transférable dans tous les contextes, doit également être déstabilisant.

 » Il ne faut pas confondre avoir une opinion (dire ce que l’on croit, à partir d’une expérience personnelle) et produire un savoir. »

Dans la suite de l’article, j’ai été très intéressée par l’analyse de monsieur Charlot sur l’apparent conflit entre recherche et pratique.

Le discours du « praticien », qui croit savoir parce qu’il a une pratique. Il oppose sa pratique à des théories, avec l’argument que lui peut montrer des résultats alors que le théoricien ne fait que parler. Il faut sortir de cette pseudo-opposition entre théorie et pratique et de l’idée, à mon avis fausse, d’un débat « entre la théorie et la pratique ». En réalité, ce que le praticien oppose à la théorie, ce n’est pas, comme il le croit, sa pratique, c’est son discours sur sa pratique. Or, ce discours utilise des concepts le plus souvent non contrôlés, et bien souvent enracinés dans une théorie sans qu’il le sache.

(…)

On peut interpeller le discours du praticien du point de vue de ses concepts. Et on peut interpeller celui du théoricien du point de vue de ses données.

J’aime beaucoup, beaucoup la partie de ce paragraphe que j’ai mise en gras. Je crois bien que c’est pile ça qui a fait que je n’ai pas résisté au master de didactique, qui a eu raison de moi en à peine plus d’une période, alors que j’attendais de m’y engager depuis quinze ans. Je vais continuer de cogiter.

Il faut avoir le courage de dire que la pratique n’est pas un argument : c’est un élément du débat qui doit être lui-même analysé. Il faut aussi avoir le courage de dire que le refus du chercheur ou du professeur d’université de confronter les théories qu’il enseigne avec les situations et les pratiques de l’enseignant ou du formateur jette un doute sérieux sur la valeur, y compris la valeur de vérité, de ces théories.

C’est si simple, écrit ainsi… Lumineux.

Pendant qu’il y est, Bernard Charlot aborde l’ « antipédagogisme » :

On peut résumer le discours antipédagogue, de façon un peu sommaire, ainsi : (…) la pédagogie pervertit la jeunesse, elle invente des trucs pour apprendre dans le plaisir, elle détourne la jeunesse de l’effort, et donc elle la détourne du vrai savoir car on n’accède pas au savoir sans effort, sans travail critique.

(…)

Cette objection se présente sous une forme démocratique (la raison est universelle, chacun a le droit de rencontrer le savoir), mais produit en réalité des effets très élitistes : en réalité, si l’on n’accompagne pas, d’une façon ou d’une autre, l’accès des jeunes aux savoirs, y accèdent ceux qui, de fait, reçoivent une aide dans leur famille, ou dans des écoles privées.

Et au fond, qu’est-ce que la pédagogie ? On perçoit tout de suite la différence avec la didactique :

La pédagogie n’est pas, fondamentalement, un champ de savoirs, c’est un champ d’axiologie pratique, pourrait-on dire, un champ de valeurs avec les moyens de les mettre en œuvre, ou un champ de pratiques ordonnées à des fins. En ce sens, la pédagogie produit des récits, des comptes-rendus d’expériences, des manifestes, beaucoup plus que des savoirs. C’est pourquoi elle a toujours un côté pratique et militant, elle est objet d’expérimentations, de débats, de recherche-action et produit plus de convictions, d’instruments et d’innovations que de connaissances démontrées. Dire ceci n’est pas déprécier la pédagogie, c’est constater qu’elle est centrée sur les pratiques et les finalités, et le lien entre les deux, et non sur des savoirs.

Et donc, voici la situation dans laquelle se retrouve le chercheur en sciences de l’éducation :

Telle est la situation que trouve un jeune chercheur quand il s’engage dans des recherches en éducation. Le champ de l’éducation est saturé de discours déjà là, déjà prêts. Quelle que soit la question, il y a déjà une réponse, pratique ou politique, il y a déjà des discours théoriques, des pouvoirs intellectuels constitués, des chapelles théoriques où la défense des concepts se confond plus ou moins avec la conquête des postes et des pouvoirs. Quand un champ est ainsi saturé de réponses, il est difficile de soulever des questions de façon nouvelle, donc de faire de la recherche.

Par ailleurs, il existe une pression, diffuse, implicite, qui s’exerce sur le choix des objets de recherche. Il existe ce que j’appelle des objets sociomédiatiques. Ce sont des objets sur lesquels l’opinion publique, les politiques, relayés par les journalistes, se posent des questions, sur lesquels on attire sans cesse l’attention comme étant des questions importantes, qu’il faudrait résoudre (« et que fait donc la recherche ? »).

J’ai aussi aimé le développement du triple processus de la section 3.1. Mais là, il faut lire la section entière : je ne maîtrise pas assez pour résumer.

Si une discipline spécifique Éducation parvient à exister, je pense que ce sera en prenant comme objet le triple processus, en s’installant au cœur de ce processus, et en se refusant à abandonner l’un ou l’autre des trois processus (humanisation, socialisation, singularisation).

En fin d’article, Bernard Charlot développe un discours que nos formatrices ont elles aussi évoqué lors de la formation de cette semaine :

Les sciences « dures » (physique, chimie, biologie…) avancent à partir de leurs points d’arrivée : quand elles ont construit un objet nouveau, elles l’ouvrent, l’interrogent pour savoir de quoi il est fait.

(…)

Les sciences de l’homme et de la société ne progressent pas selon le même modèle. Elles progressent à partir de leurs points de départ. (…) C’est pourquoi il n’y a pas de cumulativité de ces sciences. En revanche, elles ont une mémoire.

Ah, il m’a plu, ce texte : il m’a appris tout en respectant mes propres connaissances, il ne jargonne pas, il est ancré dans le mouvement de l’humanité, il balaie tout un tas de questions, dont les deux sur lesquelles j’avais envie de lire là, tout de suite. Impec.

Bon, j’étudie maintenant le deuxième texte de référence et ensuite je rédige mon écrit. Et après je me commanderai ceci :

Une réflexion au sujet de « Pratiques et discours sur les pratiques : le grand malentendu »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s