Chez moi·Formation·Question de grand

Légitimité, boulot et sincérité

C’est une question que je me pose depuis longtemps, sans doute parce que je ne me sens pas toujours légitime dans ce que j’entreprends, mais pas seulement: la légitimité est un thème très questionné chez les formateurs, un thème sensible. Qu’est-ce qui fait qu’on est légitime en tant que formateur ? Et puis enfin je suis toujours surprise par les personnes qui donnent leur avis dans des domaines dans lesquels ils ne sont manifestement pas légitimes (ce qui fait qu’ils alignent les erreurs, bien souvent). Pourtant eux se sentent légitimes. Alors qu’est-ce qui fait qu’on se sent légitime, à un moment donné ?

Après réflexion (une looooooongue réflexion, qui date d’il y a trèèèèès longtemps, a été développée lors de mon CAFFA et qui continue de me tarauder tranquillement depuis), je pensais qu’en ce qui me concerne la légitimité est directement liée à mon sentiment de compétence. Je n’ai pas de difficulté à trouver ma posture, y compris devant un public de pairs à former. Je trouve légitime que les formateurs soient eux-mêmes des profs. En revanche, je pensais mal gérer le sentiment d’incompétence, ou de compétence insuffisante. Pourtant, je n’ai pas non plus de souci dans mon rapport à l’erreur, y compris là encore en formation. Je pense donc m’être trompée dans ma propre analyse. Je m’explique.

J’accepte sans heurt de me tromper, et je le reconnais explicitement lorsque c’est le cas et que je m’en rends compte assez vite pour en avoir le temps. Je ne me sens pas particulièrement intelligente ni brillante. Mais j’ai des points forts : je suis curieuse, j’absorbe très rapidement dans mes pratiques les nouvelles connaissances et compétences, et je suis passionnée par mon métier, ce qui constitue un réservoir à énergie assez colossal. Et puis j’ai une grosse capacité de travail. Ce que j’apprends, j’en fais tout de suite quelque chose, quitte à devoir inventer la pratique qui va avec. Je digère, j’évalue et hop, c’est passé dans mon gloubiboulga de pratiques sans que je ne sache plus d’où cela venait, parfois. Ce n’est donc pas le sentiment de compétences qui m’alloue de la légitimité : en fait, je pense être restée au stade où j’en étais lorsque j’étais écolière : je me sens en paix si j’ai fait ce que je devais, si j’ai fait de mon mieux, si j’ai bien mis en lumière toutes les zones d’ombre que j’ai trouvées. Que certaines m’aient échappées, que je me sois trompée d’interprétation n’est pas si grave pour moi : mon orgueil frémit parfois, et puis vite vite j’en tire les enseignements pour la suite. Cela nourrit mon obsession de progresser, de me transformer en mieux. Parfois même j’en tire une sorte de satisfaction : il reste des choses à corriger, à travailler, et c’est le mouvement même de la vie telle que je la conçois.

Je vais donc pour l’instant m’arrêter à cette conjecture : ma légitimité naît de la sincérité et de l’énergie de mon investissement. D’ailleurs maintenant que j’y pense, un enseignant a exprimé exactement cette idée lors d’une formation de tous les profs de son établissement, et qui s’engageait bien mal : il a fait taire les agressions naissantes de ses collègues en leur disant qu’il fallait m’écouter, parce que je bossais et que j’étais sincère. Il a ajouté quelque chose comme « il faut bien lui reconnaître ça ». De même, un autre incident me vient en mémoire : une collègue formée qui me dit que mon discours, c’est de l’hypocrisie. Je me mets très rarement en colère, mais ce jour-là elle s’est assez brutalement exprimée, pour le coup.

A présent, une autre question se pose : est-ce important, cette question de légitimité ?

Hé bien oui. Comment pourrais-je gérer une classe si je ne me sentais pas légitime au collège (d’ailleurs, quel que soit le public, voilà qui ne m’est jamais arrivé) ? Mais surtout, je comprends aujourd’hui pourquoi j’ai besoin de me sentir légitime, car c’est une conséquence de ce qui précède : si je ne me sens pas légitime, c’est que je ne suis pas, ou que je ne peux pas être sincère. Et la sincérité, l’authenticité sont mes moteurs. Du coup, pour moi, c’est une question centrale.

Je prends un exemple tout frais : je suis tutrice de mémoires de CAFFA. C’est assez terrible à gérer pour moi : des collègues super écrivent des choses extra dans des domaines que parfois je connais (et là ça va encore), ou dans des champs qui me sont inconnus (et alors ça ne va pas du tout). Dans tous les cas, je ne vois vraiment pas ce qui me permet et m’autorise à critiquer leur travail, à dire ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, pour la simple raison que je n’en sais rien. Comment faire alors ? En compensant : Capture d’écran 2018-05-11 à 15.50.29.pngles collègues que je suis sont des copains, des personnes que j’estime, alors c’est plus simple. Je me laisse porter par l’affect : je dois leur rendre service, les aider, les épauler, les décharger si je le peux. Je me souviens de l’écriture de mon propre mémoire, de la fatigue, des délais qui semblent impossibles à tenir, et j’essaie de me tenir juste à la bonne distance, avec bienveillance et aussi en y mettant mon exigence à moi. Ensuite, je compense en bossant, encore une fois : je lis des bouquins en rapport avec leur thème, je m’inscris à des formations pour comprendre. Cela transforme une situation de blocage éventuel en une expérience vraiment intéressante. Mais dans ce cas précis je ne suis pas du tout convaincue d’être légitime. En fait je suis même convaincue du contraire (d’autant que je n’assume déjà plus trop mon mémoire, bien trop peu scientifique dans sa démarche de recherche, alors pour quelle obscure raison serais-je apte à guider l’autre dans sa propre recherche ?). Je sais bien que mes collègues me diront que si, je suis légitime, mais cela ne changera rien à ma conviction. Alors je l’ai acceptée et je me suis placée dans le rôle d’ « amie critique », d’accompagnatrice, de « donneuse de mon avis ».

Mais quand même, comme j’aimerais savoir tellement plus de choses…

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2 réflexions au sujet de « Légitimité, boulot et sincérité »

  1. je te remercie d’avoir lu mon mémoire !!!!! Ton expérience et le recul et l’analyse que tu as de tes pratiques, font que je te trouve très légitime pour porter un regard sur ce que j’ai produit, sans avoir crainte d’avoir un retour négatif : ce n’est pas un jugement mais un autre regard qui permet de faire avancer.

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  2. Merci Joan, mais pour toi c’était un peu différent : tu m’as demandé une lecture, un avis, et je te l’ai donné tranquillement. ce n’était pas « institutionnel ». C’était super intéressant d’ailleurs, et j’ai fouillé depuis des éléments que je ne connaissais pas ou pas bien. 🙂

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