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Rupture profonde ?

Sur son fil Twitter, Louise Tourret a signalé cet article de François Dubet, sur La vie des idées, qui propose un bilan sur les débuts de notre ministre Jean-Michel Blanquer au pilotage de l’Éducation Nationale. L’article est intéressant car il pose bien toutes les questions, les contradictions, ne s’engage pas dans la polémique, mais tente de comprendre ce qui est pour le moins opaque aujourd’hui.

 François Dubet fait d’abord un état des lieux, en soulignant les contradictions apprentis dans les déclarations et les actions de monsieur Blanquer : elles « flattent volontiers la droite et les corporations enseignantes les plus conservatrices : critique de « l’égalitarisme », rencontre amicale avec « Sens commun », apologie du mérite et de l’élitisme républicain, défense du latin, retour des classes bi-langues et des sections européennes au collège, soulèvent l’enthousiasme des éditorialistes les plus conservateurs. La dénonciation des « pédagogues » qui auraient, depuis trente ans, détruit l’école, le retour d’un cours préparatoire à la fois exigeant et traditionnel, les appels au « rétablissement de l’autorité » et du redoublement, la critique du Conseil supérieur des programmes, la défense de la chronologie et du roman national en histoire et en littérature situent la politique de Jean-Michel Blanquer dans une filiation conservatrice toujours convaincue que « c’était mieux avant ». » En même temps, avec les CP à douze élèves en zone prioritaire, avec des dispositifs qui datent de missions de recteur, Jean-Michel Blanquer montre un autre visage: « Il est cependant difficile d’en rester là, car Jean-Michel Blanquer se présente aussi comme un réformateur, et l’on peut imaginer que ceci n’est pas étranger à sa participation au gouvernement d’Édouard Philippe ». Il faut être assez optimiste et positif pour y croire, certes. Car les déclarations heurtent.

L’auteur écrit : « Si l’on en croit les déclarations de Jean-Michel Blanquer, il suffirait d’établir l’égalité des chances aux premiers âges de la scolarité pour que les inégalités scolaires deviennent ensuite acceptables ; l’élitisme républicain du ministre ne s’attaque pas aux hiérarchies scolaires elles-mêmes. Dès lors que quelques élèves d’origine modeste parviennent à se glisser dans les classes de latinistes et dans les grandes écoles, peu importe que se creusent les écarts entre les élites et les plus faibles. »

Dans la suite de l’article, les propositions d’actualité sont exposées. Par exemple, « comme pour les collèges, l’autonomie des lycées sera renforcée et les établissements soumis à des évaluations régulières. Les lycées professionnels, débouchant directement sur l’insertion, pourraient être confiés aux Régions qui ont déjà la charge de la formation professionnelle. Les filières du lycée général pourraient être réduites à deux, littéraire-économique et scientifique, avec un système de choix modulaires pour les élèves induisant une réforme du baccalauréat avec 4 épreuves nationales et un contrôle continu. Il va de soi que cette réforme du baccalauréat transformera profondément le mode d’accès à l’enseignement supérieur puisque l’individualisation des dossiers des lycéens conduira les universités à sélectionner les étudiants en fonction de leurs prérequis.

« Afin de favoriser la stabilité des équipes éducatives, le ministre souhaite multiplier les postes à profil, confiant progressivement le recrutement et l’évaluation des enseignants aux responsables d’établissements. Les enseignants s’engageront pour 5 ans dans les établissements difficiles et recevront une prime substantielle dans ce cas. Même si les corps et les concours seront maintenus avec une « simplification du CAPES », le temps de travail comprendra les diverses responsabilités collectives et il pourra être annualisé. »

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« On pourra toujours discuter des recherches et des leçons de la science dont s’inspire Jean-Michel Blanquer, remarquer qu’il tient pour acquis des résultats qui ne le sont pas toujours (…). Mais l’essentiel est que ces détours par les recherches, les comparaisons ad hoc et les plaidoyers pro domo dessinent un modèle d’école dont il faut prendre la mesure. »

« Si on prend au sérieux les livres de Jean-Michel Blanquer, il ne faut pas voir dans sa philosophie scolaire une série de « mesurettes », mais une rupture profonde. Si ses propositions en venaient à s’appliquer, c’est le cœur de l’institution lui-même qui en serait bouleversé. À la tradition scolaire française d’un pilotage par les normes édictées par le centre auxquelles les acteurs doivent se conformer, Jean-Michel Blanquer propose de substituer un pilotage par les résultats : l’évaluation et l’audit à la place de l’inspection. »

« Pour qui connaît l’histoire, les traditions, les coutumes et l’imaginaire de l’Éducation nationale française, l’affirmation aussi nette de ces principes annonce une révolution. Le recrutement des enseignants par les établissements mettra à mal la conception traditionnelle de l’autonomie professionnelle des enseignants et privera les syndicats d’une de leurs principales ressources, celle de la « cogestion » des carrières. Le transfert de l’inspection vers un système d’audit et de renforcement du pouvoir des chefs d’établissement sera, lui aussi, perçu comme une révolution : au pouvoir lointain du Ministère et de l’inspecteur se substituera un pouvoir proche. Enfin, le système modulaire du lycée et la réforme du baccalauréat bousculeront la hiérarchie des disciplines, entre celles qui resteront nationales et celles qui tomberont dans le contrôle continu. »

« Le monde scolaire est-il prêt à subir ces chocs ? Ne sachant pas ce que fera le ministre, il est encore trop tôt pour le dire. En tout cas, l’annonce est radicale. »

« S’il est mis en œuvre, le projet de Jean-Michel Blanquer exigera de reconstruire le débat scolaire autour d’une contre-expertise, afin d’empêcher que la politique menée ne s’appuie que sur des comparaisons et sur une science ad hoc comme en témoignent, par exemple, les étranges déclarations ministérielles favorables au redoublement, qui ne sont étayées ni par la science, ni par les comparaisons internationales. C’est donc au nom d’une expertise au moins aussi robuste que celle du ministère que l’on doit interroger le modèle de l’école efficace. »

Et la conclusion :

« Comment faire pour que l’école efficace soit aussi une école juste ? Si l’efficacité des apprentissages est une des fonctions essentielles de l’école, elle n’en définit pas pour autant toute la vocation éducative, les valeurs, la morale, le sujet démocratique qu’elle veut promouvoir. Sur ce point, on ne saurait se satisfaire des seuls appels à la confiance et à la tradition. L’école efficace ne peut, à elle seule, fonder le projet éducatif dont nous avons besoin. »

Je ne comprends pas où veut vraiment aller monsieur Blanquer. Je regrette ces déclarations à l’emporte-pièce, sa façon de nous opposer et d’attiser les tensions alors que, même si nous ne sommes fondamentalement pas d’accord, nous oeuvrons tous de bonne foi pour nos élèves. Je ne comprends pas certaines déclarations qui vont à l’encontre de résultats de la recherche à l’échelle internationale, ou qui indiquent que notre ministre connaît mal ce qui se passe dans les classes en fait. Et en même temps, je souhaite une rupture profonde. Certaines de ces propositions, même, me séduisent. Mais j’aime comprendre, et la sensation d’être ballottée par des décisions dont je ne perçois pas la cohérence m’inquiète.

Et puis on nous change nos contenus, nos organisations si souvent, que nous n’avons plus le temps de réfléchir sereinement. Une école efficace, c’est aussi des enseignants qui peuvent réfléchir, s’adapter, expérimenter, améliorer. Pas des enseignants suspendus aux annonces contradictoires, aux textes-éclairs, aux revirements violents.

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